• À deux pas du 28 rue Affre, un joli immeuble d'habitation se dresse au 36 rue Cavé, face au square Léon. Sur son fronton, on peut toujours lire "MONT-DE-PIÉTÉ" et plus haut "LIBERTÉ-ÉGALITÉ-FRATERNITÉ". Ancien nom du Crédit Municipal, autrement connu comme "Chez ma tante" ou "au clou", le Mont-de-Piété était un office public de prêt sur gage (ce service existe toujours au Crédit Municipal). Le Mont-de-Piété de Paris dont nous connaissons le siège historique rue des Francs-Bourgeois, avait ouvert ici son "Bureau auxiliaire Y".

     

    36 rue Cavé
    36 rue Cavé, 2014

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Gervaise…

    La coutume locale veut que ce charmant petit immeuble fût celui évoqué par Zola dans L'Assommoir, dont l'action se déroule dans la Goutte d'Or. En effet, dans son roman, Zola envoie Gervaise ou la mère Coupeau au Mont-de-Piété y gager le peu de valeurs de la famille. 

     

    "Ca tournait à la dégringolade lente, le nez davantage dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et des bas cependant, des soirs où l'on se frottait le ventre devant le buffet vide, et d'autres où l'on mangeait du veau à crever. On ne voyait plus que maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des paquets sous son tablier, allant d'un pas de promenade au Mont−de−Piété de la rue Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine confite et gourmande d'une dévote qui va a la messe; car elle ne detestait pas ca, les tripotages d'argent l'amusaient, ce bibelotage de marchande à la toilette chatouillait ses passions de vieille commère  Les employés de la rue Polonceau la connaissaient bien; ils l'appelaient la mère “ Quatre francs “, parce qu'elle demandait toujours quatre francs, quand ils en offraient trois, sur ses paquets gros comme deux sous de beurre. Gervaise aurait bazarde la maison; elle était prise de la rage du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses cheveux. C'était trop commode, on ne pouvait pas s'empêcher d'aller chercher là de la monnaie, lorsqu'on attendait après un pain de quatre livres. Tout le saint−frusquin y passait, le linge, les habits, jusqu'aux outils et aux meubles. Dans les commencements, elle profitait des bonnes semaines, pour dégager  quitte a rengager la semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses affaires, les laissa perdre, vendit les reconnaissances."

    (Émile Zola, L'Assommoir. Extrait)

     

    S'il évoque à plusieurs reprise le Mont-de-Piété dans son roman, Zola ne le localise qu'une fois, ce n'est pas rue Cavé mais rue Polonceau. Alors, l'auteur se serait trompé de rue dans son travail préparatoire dont les notes nous sont parvenues ?

     

    Plan Zola
    Esquisse de plan, travail préparatoire pour l'Assommoir d'Émile Zola

     

    Répondons d'emblée par la négative. Zola n'a pas pu mal situer le bureau de la rue Cavé pour la bonne et simple raison qu'il n'existait pas quand l'Assommoir a été édité. En effet, le roman a été initialement publié en feuilleton en 1876, alors que la construction de l'immeuble du 36 rue cavé (architecte Belot) a été décidée et commencée en 1888, le Bureau auxiliaire Y du Mont-de-Piété y a été transféré en 1890.

    Auparavant, et depuis juin 1882, cette annexe de Chez ma tante se situait ni rue Cavé ni rue Polonceau, mais au 21 rue Stephenson (occupé actuellement par le bar Le Mistral Gagnant, l'immeuble date de 1879). Et encore avant, quand Zola rédigeait l'Assommoir, le Bureau auxiliaire Y se situait au 37 rue de la Chapelle (aujourd'hui 37 rue Marx Dormoy, l'immeuble actuel date de 1898). 

     

    21 Stephenson
    21 rue Stephenson vers 1900

     

    Zola a tout simplement inventé l'adresse rue Polonceau, comme de très nombreux éléments du roman. Car, faut-il le rappeler, Émile Zola était romancier, et même s'il s'assurait de rendre le plus réel et crédible possible ses histoires, elles n'en demeurent pas moins de la fiction.

     

    Mere Coupeau au Clou
    "La mère Coupeau au Mont-de-Piété", E. Zola, Oeuvres complètes illustrées de Émile Zola ; 1-20. Les Rougon-Macquart : histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. L'assommoir, 1906, p. 289

     

    Des clous à la chaine…

    Pour l'anecdote, on peut trouver à Paris des immeubles jumeaux à celui de la rue Cavé, dessinés par le même architecte. Le premier se situe au 13 rue de l'Equerre (19e arrondissement), la mention "Mont-de-Piété" y a été effacée. Un autre immeuble identique a été construit au 9 bis rue Bellot (19e arrondissement) mais la façade est légèrement plus étroite que les autres. Et enfin, on peut trouver un immeuble d'angle au 26 rue des Volontaires/196 rue de Vaugirard (15e arrondissement), toujours dessiné sur le même modèle, mais qui a été surélevé depuis par une extension sans grâce qui écrase le petit édifice d'origine en lui faisant perdre toute son élégance initiale. 

    Ces petits immeubles sont les reliquats d'un temps où le Mont-de-Piété essaimait ses succursales et ses bureaux auxiliaires à travers les quartiers populaires parisiens, quartiers où les fins de mois étaient bien difficiles à boucler, comme ceux de Gervaise à la Goutte d'Or.

     

     

     

     

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  • Dans un précédent article,"Miracle de la Science au 28 rue Affre", nous avons appris qu'une supposée aveugle miraculée avait habité au 28 rue Affre. En effet, à travers plusieurs publicités, apparaît une dénommée "Mme Vanse" domiciliée précisément au 28, ces publicités la domicilient aussi au 11 impasse d'Oran. 

     

    Un aveugle qui voit clairLe Littoral, 2 avril 1909

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Jusque là, aucun élément ne venait confirmer l'existence de Mme Vanse, dont il était permis de douter. Et pour cause, car le nom de Mme Vanse est mal orthographié (parfois, elle est nommée mme Vausse); dans les nombreuses publicités la donnant en exemple, il manque un S au nom de Mme Vansse. Une fois cet obstacle surmonté, il n'est plus question d'absence de trace de l'aveugle miraculée dans les archives. Bien au contraire, on a accès à une abondance de documents la concernant, une fois n'est pas coutume. Une fois saisi ce fil ténu, c'est toute une pelote que l'on peut dérouler, et ainsi retracer assez précisément le parcours de Pauline Lepetit épouse Vansse, puisque c'est ainsi que se nomme notre aveugle qui voit clair.

     

    Pauline Lepetit

    Pauline Louise Alexandrine Lepetit est née le 1er avril 1859 à Paris, dans l'ancien 10e arrondissement (qui recouvre approximativement l'actuel 7e arrondissement). L'imprécision autours de sa naissance tient à un évènement particulier de l'histoire de Paris : La Commune en 1871. En effet, les incendies de l'Hôtel de Ville de Paris en mai 1871 entrainent la destruction d'une grande partie des archives de Paris ainsi que des communes annexées en 1860. Les registres paroissiaux du XVIe siècle à 1792 et les registres d'état civil de 1793 à 1859 disparaissent alors dans leur quasi totalité. On procède alors à la reconstitution des archives de l'État Civil, mais cette reconstitutions est très imprécise et incomplète ; décidée en 1872, elle est arrêtée en 1897 faute de crédit. Seul un tiers  de l'état-civil est finalement reconstitué, ce qui rend difficile les recherches portant sur cette période.

    Hôtel de Ville
    Façade de l'Hôtel de Ville incendié durant La Commune

     

    Que cette naissance dans un quartier considéré aujourd'hui comme particulièrement "chic" ne nous trompe pas, Pauline Lepetit est issue d'un milieu modeste. À sa naissance, son père âgé de quarante-cinq ans, Pierre Marie Amédée Lepetit, est  un ouvrier typographe et sa mère âgée de trente et un ans, Charlotte Joséphine Guentleur, est sans profession. Malgré des parents lettrés, Pauline restera illettrée jusqu'à la fin de sa vie. Peut-être est-ce dû à ses problèmes de vue. En 1867, la famille Lepetit habite au 10 rue Copreaux dans le quinzième arrondissement (les adresses citées se retrouvent dans la carte en fin d'article) quand naît Étienne, le petit frère de Pauline, le 18 décembre. Trois ans plus tard, La famille a encore déménagé pour la rue des Ciseaux dans le sixième arrondissement de Paris lorsque Pierre Lepetit décède le 29 avril 1870.

     

    Charlotte Guentleur
    Signature de Charlotte Guentleur

     

    Charlotte Guentleur épouse Lepetit devient blanchisseuse pour nourrir ses deux enfants. En 1875, la famille Lepetit habite le 64 rue de la Pompe dans le seizième de Paris. Pauline n'a pas encore seize ans quand elle fait la connaissance d'Ambroise Vansse son futur mari.

     

    Ambroise Vansse

    Ambroise Marie Vansse est né le 23 mars 1853 au 19 rue de Saint-Cloud à Ville d'Avray, Seine et Oise (aujourd'hui Hauts-de-Seine). Fils d'un ouvrier menuisier, Jean-Marie Vansse, Ambroise perd sa maman, Jeanne Ferrière âgée de trente-sept ans, le 24 novembre 1853. Il n'est alors âgé que de huit mois lors du décès de sa mère. Plus tard il déménage avec son père à Boulogne (aujourd'hui Boulogne-Billancourt) dans la Seine (aujourd'hui Hauts-de-Seine). Devenu adulte, Ambroise Vansse est "homme de peine" et habite seul au 22 rue Desaix dans le quinzième arrondissement de Paris. Il rencontre Pauline Lepetit qui demeure de l'autre coté de la Seine. Leur mariage est programmé le 11 février 1875 à la Mairie du seizième arrondissement. Les bans sont publiés, l'acte de mariage est pré-rempli, mais les futurs époux ne se présentent pas à la mairie le jour de leur mariage. Ce mariage est donc annulé. On ne connait pas le motif de cette annulation. 

     

    Ambroise Vansse
    Signature d'Ambroise Vansse

     

    Ambroise et Pauline ne sont pas mariés mais emménagent tout de même ensemble à Boulogne, au 24 rue des Menus. Ambroise Vansse est ouvrier blanchisseur et sa "concubine" Pauline Lepetit est journalière. Charlotte Guentleur veuve Lepetit, la mère de Pauline, et Étienne son petit frère déménagent de la rue de la Pompe et se rapprochent du nouveau domicile de Pauline en allant s'installer au 99 rue Boileau, toujours dans le seizième arrondissement. Le non-mariage des Vansse-Lepetit est consommé et le 18 octobre 1875, Désirée Louise Vansse, "enfant illégitime", voit le jour. Très vite Pauline est à nouveau enceinte. Malheureusement la vie va vite s'assombrir, la petite Désirée a une santé fragile et  décède à l'âge de trois mois et demi, le 5 février 1876.

     

    La famille Vansse

    Le couple décide de régulariser leur situation maritale. Une nouvelle date de mariage est fixée, cette fois-ci c'est la bonne. Le 21 mars 1876, Ambroise Vansse et Pauline Lepetit s'unissent à la mairie de Boulogne. Le couple déménage au 17 rue Saint-Denis à Boulogne. Le 28 juin 1876, Pauline Vansse donne naissance à Eugènie Étiennette. La petite famille Vansse change encore de domicile et retrouve une adresse parisienne, 45 rue Virginie (auj. rue Gutenberg) dans le quinzième arrondissement. C'est sans doute Étienne Bergeotte, artiste dramatique, qui a été témoin à leur mariage et habite au 21 rue Virginie, qui les aide à trouver ce logement. Le 14 juillet 1880, la famille Vansse s'agrandit avec la venue au monde de Joseph André. De son coté, Charlotte Guentleur veuve Lepetit et son fils Étienne vont s'installer au 3 route de Vaugirard, dans la commune de Bas-de-Meudon, Seine (auj. Meudon, Hauts-de-Seine).

    En 1883, si l'on en croit les publicités de l'Oculiste américain, Pauline Vansse se voit délivrer un certificat de cécité "par le médecin en chef de l'Hospice National des Quinze-Vingt". Depuis 1880, les Quinze-Vingt ont ouvert un dispensaire pour soigner "ceux des malvoyants dont la vue n’était pas définitivement compromise". Petite gens sans le sou, les Vansse n'ont certainement pas pu s'offrir les services réguliers de l'hôpital et ont donc du s'adresser au dispensaire pour les indigents. Voilà qui relativise le handicap de Pauline Vansse et donc le "miracle" sensé la guérir ; Pauline était surement malvoyante, sa "vue n’était pas définitivement compromise", elle n'était donc pas totalement aveugle comme le prétendront les publicités de l'Oculiste américain.

     

    Quinze-Vingt
    "Quinze Vingt", dessin d'Hubert Clerget, 1890 (via Gallica)

     

    Cette même année 1883, un nouveau malheur vient frapper Pauline Vansse, avec la mort de sa mère. Charlotte Guentleur veuve Lepetit a fini son existence comme chanteuse ambulante, le métier de ceux qui n'ont plus que leur voix pour survivre. Malade, elle s'éteint à l'hôpital Saint-Antoine (Paris 12e) le 19 juin 1883 à l'âge de cinquante-quatre ans. Le jeune frère de Pauline, Étienne n'a que quinze ans à la mort de leur mère, il part vivre avec sa soeur et sa famille qui ouvrent leur porte au jeune orphelin. Quelques mois plus tard, en février 1884, Pauline et Ambroise Vansse sont à nouveau parents avec l'arrivée du petit Louis.

    Par la suite les époux Vansse, leurs enfants, Eugènie, Joseph et Louis, et Étienne Lepetit quittent le Sud de Paris pour le dix-huitième arrondissement. La famille s'installe dans une rue habitée principalement par des chiffonniers, au 11 rue Angélique Compoint, une voie privée dans le quartier de la Cité Malbet. La Cité Malbet, plus tard renommé quartier de la Moskowa, est un petit quartier ouvrier miséreux coincé entre la rue Leibniz et la tranchée voie de chemin de fer de la Petite Ceinture (qu'on couvrait alors, voir la photo ci-dessous) d'un coté et le boulevard Ney de l'autre. La Moskowa est alors un labyrinthe de ruelles et d'impasses aux constructions modestes, sis à deux pas des "fortifs" et de la "Zone". Habitat précaire tenu par des marchands de sommeil et totalement délaissé par les pouvoirs publics durant tout le vingtième siècle -il est déclaré insalubre déjà en 1937!- ce quartier a été presque complètement rasé lors de sa "réhabilitation" commencée en 1992. Comme un très (trop) grand nombre de quartiers ouvriers parisiens du dix-neuvième siècle, ce secteur a subit une reconfiguration pour le moins brutale, sans que les protestations des habitants n'y changent rien. Et quand on détruit tout un pan du fragile  patrimoine de l'habitat ouvrier faubourien, c'est aussi la mémoire de vies modestes qu'on efface. Des vies comme celles de la famille Vansse.

     

    La petite Ceinture
    Travaux de couverture de la tranchée de la Petite Ceinture, 23 octobre 1888 (via Gallica). La Cité Malbet est juste derrière la palissade à gauche. Les Vansse qui habitaient là à cette époque ont connu ces travaux.

     

    Le sort s'acharne

    Une fois encore, la mort frappe la famille, le petit Joseph Vansse décède le 14 février 1885. La famille change à nouveau d'adresse, cette fois le déménagement est court, les Vansse passent du numéro 11 au numéro 2 de la rue Angélique Compoint. Une année passe et les époux Vansse sont à nouveau parents. Le 16 mars 1886, Louise Eugénie voit le jour. Mais le sort semble décidément s'acharner, et encore un an plus tard, le 19 mai 1887, c'est au tour de Louis de décéder à l'âge de trois ans et quatre mois. Quinze jours après, le 3 juin  1887, Louise s'éteint à son tour. La vie et la mort se succèdent dans la famille dans un cycle infernal. Encore un an passe et la famille Vansse accueille Émile Louis, qui voit le jour le 2 juillet 1888. Ambroise Vansse exerce le métier de maçon pour nourrir sa famille, mais le travail n'est pas régulier et il offre également ses services comme journalier. Visiblement, l'argent manque dans le foyer.

    La famille déménage encore et quitte le 2 rue Angélique Compoint et les Vansse emménagent au 226 rue Marcadet, toujours dans le 18e arrondissement. Mais cette fois, Étienne Lepetit, le jeune frère de Pauline, ne les accompagne pas, il reste rue Angélique Compoint. Le changement de domicile des Vansse n'est pas vraiment un progrès. En effet, à cette nouvelle adresse s'étend la cité Lévêque, une série de braquements miséreux de chiffonniers, comme en témoigne un article du journal Gil Blas du 30 juillet 1892. Ce n'est pas du Zola… c'est pire encore :

    Cité Lévêque

     

    Pour le coup, voilà un habitat dont on ne regrette pas du tout la disparition (L'îlot a été rasé et reconstruit vers 1910-15).  C'est dans cette triste cité Lévêque que Pauline Vansse va mettre au monde  Gabriel Louis dans une fin d'hiver glaciale, le 28 février 1890. Mais la famille Vansse va sortir de ce que nous nommerions aujourd'hui un bidonville. Toujours dans la précarité, les Vansse et leurs trois enfants vont trouver refuge à l'Oeuvre de la Bouchée de Pain, un asile de nuit pour indigents sis au 148 rue Championnet. La vie n'y est pas simple pour Ambroise et Pauline Vansse, la structure accueille séparément les hommes d'un coté et les femmes avec leurs enfants de l'autre. En outre des dortoirs de nuit, et comme son nom l'indique, l'Oeuvre de la Bouchée de Pain dispose ici d'un fournil, d'un réfectoire pour la distribution du pain ainsi que deux comptoirs de vente de pain "par épargne" (système d'auto-financement) pour les nécessiteux. Mais cet environnement ne change guère le triste destin des Vansse qui voient ici mourir encore un de leurs enfants, le dernier-né Gabriel Louis le 5 janvier 1891. Et comme le destin familiale est décidément cyclique, alternant naissances et décès, un nouvel enfant voit le jour. Il s'agit de Félicie Étiennette, née le 9 septembre 1891.

     

    Le XIXe Siècle
    Extrait du XIXe Siècle, 10 juin 1886

     

    Le temps passe un peu et la famille Vansse semble reprendre pied. Un nouveau déménagement et tout le monde se retrouve au 4 bis rue Leibnitz (à présent on écrit Leibniz en français, le T est resté pour le nom de la rue), à deux pas de la rue Angélique Compoint quittée quelques années auparavant. À cette adresse se retrouvent Ambroise et Pauline Vansse et leurs enfants ainsi qu'Étienne Lepetit qui est à présent en couple avec Marie Caron, mais également Benoît Le Corre, futur gendre des Vansse. L'année 1893 va voir la famille s'agrandir plus encore. 

     

    Grand-mère à trente-quatre ans

    Jeune mère, Pauline Vansse est grand-mère à trente-quatre ans lorsque sa fille ainée, Eugènie devient parent à l'âge de seize ans avec Benoît Le Corre, son voisin d'immeuble.

    Benoît Le Corre est un "enfant naturel", fils de Marie-Anne Le Corre, une lavandière. Il est né le 21 mars 1867 à Lannion dans le Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor). Comme bon nombre de provinciaux pauvres, il va tenter sa chance à Paris. C'est ainsi qu'il travaille dans le dix-huitième arrondissement de Paris comme garçon boucher. À l'âge de vingt-cinq ans, il rencontre la jeune Eugènie Vansse avec laquelle ils deviennent parents d'un petit Benoît Paul Le Corre, qui naît le 25 mai 1893. Le jeune couple n'est pas marié et on songe à régulariser la situation.

    Dans le même immeuble vit également Clémentine Caron, une jeune blanchisseuse âgée de dix-sept ans. Marie Clémentine Caron est née le 3 janvier 1876 au 47 bis route de la Révolte à Clichy dans le département de la Seine (aujourd'hui boulevard Victor-Hugo Clichy, Hauts-de-Seine). Elle est la fille de François Caron et Azélie Rondeau, tous deux journaliers. Alors qu'elle est encore mineure, ses parents consentent à son mariage avec Étienne Lepetit qui est célébré le 5 août 1893 en la mairie du dix-huitième. Immédiatement après leur mariage, Étienne et Clémentine Lepetit partent s'installer tout près de là, au 9 rue Angélique Compoint. Mais ce petit exil n'est que temporaire et bientôt le couple retrouve un appartement au 4 bis rue Leibnitz et ainsi renouer avec le petit clan familial.

     

    Lepetit/CaronSignatures d'Étienne Lepetit et de Marie Clémentine Caron

     

    Le 26 de ce même mois d'août 1893, c'est au tour d'Eugènie Vansse et Benoît Le Corre de se marier. On en profite pour légitimer leur enfant né trois mois plus tôt.

     

    Naissance, décès, naissance, décès…

    Pauline Vansse, à présent grand-mère, est à nouveau enceinte. Elle accouche de Clémentine Pauline le 16 janvier 1894. Jeune grand-mère et jeune maman, Pauline Vansse endosse le nouveau statut de jeune tante en mai 1894. En effet, le 30 mai 1894, Étienne et Clémentine Lepetit deviennent parents du petit Paul, leur premier enfant. Quelques mois passent encore et Ambroise et Pauline Vansse se retrouvent grand-parents pour la deuxième fois. Leur fille ainée Eugènie et son époux Benoît Le Corre sont les parents d'Étienne Clément, né le 31 octobre 1894. Une année s'écoule et Paul, le fils d'Étienne et Clémentine Lepetit, décède le 8 septembre 1895. Clémentine Lepetit est alors enceinte, Pauline Vansse également.

    La vie des Vansse va un peu s'améliorer alors qu'Ambroise devient cantonnier à la ville de Paris. Benoît Le Corre est alors cordonnier et sa femme Eugènie est blanchisseuse ; Étienne Lepetit et son épouse sont tous deux journaliers. Le clan familiale se sépare alors, les Lepetit restant rue Leibnitz, alors que les Vansse et les Le Corre vont s'installer non loin de là au 33 rue Calmels (adresse aujourd'hui disparue), toujours dans le 18e arrondissement. Le 2 mars 1896, Pauline Vansse met au monde une autre garçon : Georges Eugène. Mais moins de trois semaines plus tard, le 18 mars 1896, le sort continue son oeuvre sinistre, et c'est au tour de la petite Clémentine Pauline, âgée de deux ans, de quitter prématurément la vie. Le 4 avril suivant, une nouvelle naissance s'annonce dans la famille Lepetit avec la venue de Jean Antoine. Toujours la même année, le 23 septembre, vient au monde le petit Victor Émilien Le Corre. Mais il décède moins d'un an plus tard le 14 juillet 1897. L'année suivante, le 26 février 1898, c'est la petite Elisabeth Albertine qui voit le jour chez les Vansse.

    Étienne Lepetit, alors devenu lui aussi cantonnier de la ville de Paris, et sa famille quittent la rue Leibnitz pour s'installer dans la Goutte d'Or, au 61 rue Myrha. C'est ici que le 18 mai 1898, nait Paul Étienne Lepetit. Benoît et Eugénie Le Corre vont s'installer au 37 rue Balagny (aujourd'hui rue Guy Môquet) dans le dix-septième arrondissement. Ambroise et Pauline Vansse se rapprochent des Lepetit en déménageant pour le 11 impasse d'Oran (aujourd'hui rue Pierre Budin) dans la Goutte d'Or. Si le clan des Vansse-Lepetit-Le Corre s'est éloigné, pour autant on y est toujours aussi proche. On peut le constater sur les actes de naissance ou de décès de la famille où l'on retrouve presque systématiquement un membre de la famille qui signe comme témoin. À l'époque c'est généralement des voisins proches qui sont témoins en pareil cas, pas la famille. D'ailleurs, quand Étiennette Le Corre accouche d'Henri Eugène le 26 juin 1899 chez une sage-femme, Virginie Brice, qui exerce au 61 rue des Cloÿs, sa mère Pauline Vansse est présente. Notons que le recours aux services payants d'une sage-femme est un indice d'amélioration de la situation matérielle de la famille. Pauline Vansse est signalée comme témoin sur l'acte de naissance de son petit-fils, mais elle ne signe pas car "ne le sachant pas" comme le rappelle l'acte de naissance. On avait supposé plus haut que l'analphabétisme de Pauline Vansse était lié à ses problèmes de vue. Mais bientôt, c'est la presse, à travers une publicité, qui va nous apprendre que Pauline Vansse à "miraculeusement" recouvré la vue.

     

    Le truc de l'oculiste américain

    Le journal Le Temps , dans son édition du 31 mars 1900, publie une publicité sous forme de témoignage d'un certain Docteur Henri Thil (aucune trace de docteur dans les archives) qui fait l'éloge d'un mystérieux oculiste américain et de son remède miracle à base de plantes. On y découvre le témoignage de Pauline Vanse (sic) qui affirme avoir retrouvé la vue alors qu'elle était aveugle depuis vingt ans. Nous l'avons montré plus haut, Pauline Lepetit épouse Vansse était certainement mal-voyante mais pas non-voyante. La publicité certifie qu'elle était atteinte d'une "cécité complète et incurable". Signalons également que Pauline Vansse n'est jamais signalée comme sans-emploi sur tous  les actes d'état-civil ou elle apparaît, mais comme blanchisseuse ou journalière. On ne peut imaginer une blanchisseuse aveugle et par conséquent, cette publicité en devient bien suspecte. Mais quel est donc cet oculiste américain si célèbre qu'on n'en cite même pas le nom, alors qu'on précise moult détails sur les témoins ? Que cache cette stratégie publicitaire qui s'appuie sur un témoignage très certainement rémunéré ?

     

    Le Temps 31 mars 1900
    Extrait du journal Le Temps, 31 mars 1900

     

    La même publicité parait dans plusieurs quotidiens parisiens (Le Figaro, Le Gaulois…)dans la même semaine, puis la campagne publicitaire s'arrête brusquement. On la retrouvera plus tard, plus ou moins actualisée, à Nice ou à Montpellier. C'est en octobre 1912 en Catalogne, qu'on retrouve la campagne publicitaire pour le remède de l'oculiste américain pour la dernière fois. Pauline Vansse y est toujours citée comme miraculée, mais cette fois domiciliée au 28 rue Affre, alors qu'elle n'y habitait plus depuis plusieurs années comme nous le verrons plus bas. 

     

    Veu de Catalunya
    Publicité parue dans le journal Veu de Catalunya (Barcelone) du 31 octobre 1912

     

    C'est grâce au docteur Cosse, Secrétaire général du Syndicat général des Oculistes français, que l'on va comprendre "ce que l'on appelle le truc de l'oculiste américain". Dans son ouvrage Prévention de la Cécité (1909), le docteur Cosse dénonce et explique le système qui est à l'oeuvre, comme on peut le lire dans l'extrait ci-dessous :

     

    Prévention de la cécité
    Extrait du livre Prévention de la Cécité, par le Dr Cosse, 1909

     

    À n'en pas douter, Pauline Vansse a donc bien reçu une compensation financière pour l'utilisation de son nom, et pas qu'une fois, son adresse ayant été actualisée au gré du temps. Mais miracle ou pas, la vie de la famille continue son chemin.

     

    28 rue Affre

    En 1900, Étienne Lepetit et sa famille déménagent du 61 rue Myrha pour s'installer tout près de là au 28 rue Affre. À cette adresse c'est un modeste habitat ouvrier faubourien qui ressemble aux précédentes résidences de la famille. C'est aussi un des seuls immeubles encore existant parmi les nombreuses adresses de la famille Vansse, ce qui permet de mesurer l'ampleur de la disparition de l'habitat faubourien parisien. En habitant là, Étienne Lepetit reste proche de sa soeur Pauline Vansse.

     

    Rue Myrha
    Rue Myrha au débouché de la rue Affre vers 1900

     

    Le 21 juillet 1900, Pauline et Ambroise Vansse deviennent parents pour la dernière fois avec l'arrivée de Marie Émilie. Le 8 octobre suivant, c'est au tour de Valentine Lepetit de naître. Avec ces naissances c'est la fin heureuse d'un cycle infernal pour cette famille, il n'y aura plus de mort en bas âge. Le cycle des naissances a pris fin, mais celui des déménagements n'est pas fini. Et si jusque là nous avons pu suivre la vie de cette famille principalement à travers l'état-civil, dorénavant c'est avec les aides sociales octroyées par la ville de Paris que nous pouvons continuer cette exploration biographique. En effet, les familles Vansse et Lepetit vivent toujours une situation financière précaire et sollicitent régulièrement des aides à la Ville de Paris.

    Vers 1902, Ambroise et Pauline Vansse et leurs enfants quittent le 11 impasse d'Oran, promis à la destruction pour permettre le percement de la rue Pierre Budin (ouverte en 1906) et retrouvent Étienne Lepetit et sa famille au 28 rue Affre. Mais la famille Vansse déménage à nouveau, toujours dans la Goutte d'or. Cette fois elle s'établit au 19 rue Léon. Ambroise Vansse perçoit une aide le 14 janvier 1904 à cette adresse.

     

    Rue Laghouat
    Vue sur la rue Laghouat depuis la rue Stephenson, en fond on aperçoit le 19 rue Léon

      

    Le 20 juillet 1905 une aide est versée au cantonnier Vansse, il apparaît sur le Bulletin Officiel de la Ville de Paris que la famille a encore changé de domicile et s'est installée au 34 rue de la Goutte d'Or. Quelques année plus tard, en juillet 1908, on retrouve la famille Vansse au 53 rue des Poissonniers.

     

    53 rue des Poissonniers
    53 rue des Poissonniers (mai 2015)

     

    Le 23 janvier 1910, ils habitent toujours à la même adresse. Le 26 août 1911, Félicie âgée de dix-neuf ans, se marie avec Marius Edouard Ronart à la mairie du quinzième arrondissement de Paris. Sans doute pour se rapprocher de leur fille Félicie, les Vansse quittent le dix-huitième arrondissement pour s'installer dans le quatorzième arrondissement. Une autre aide attribuée le 23 décembre 1911, on voit que la famille Vansse loge à présent dans le quatorzième arrondissement, au 6 rue du Château (adresse aujourd'hui disparue). 

     

    34 rue de la Goutte d'Or
    34 rue de la Goutte d'Or vers 1910 (deuxième immeuble en partant de la droite) 

     

    En 1911, Étienne Lepetit a quitté le 28 rue Affre et est domicilié au 121 rue Championnet. À l'âge de quarante-quatre ans, il se voit octroyer une aide au titre d'ancien cantonnier le 31 janvier 1911. Rien n'indique la raison de cet interruption de carrière prématurée. Toujours est-il que le mariage d'Étienne Lepetit et de Clémentine Caron bat de l'aile. Le divorce est prononcé le 13 février 1912. C'est ici que l'on perd la trace d'Étienne Lepetit. Clémentine Caron se remariera avec un dénommé Léopold Debrussels le 9 mai 1925 à Saint-Ouen dans la Seine (aujourd'hui Seine Saint-Denis).

    Le couple Vansse va également connaître son terme durant le premier semestre 1912 avec le décès d'Ambroise Vansse à l'âge de cinquante-neuf ans. Le 1er juillet 1912, une aide de est attribuée à la veuve Vansse, toujours domiciliée au 6 rue du Château. En 1914, le 25 avril, Émile Vansse se marie avec Albertine Germond à la mairie du dix-huitième arrondissement. Ensuite Pauline Lepetit veuve Vansse retourne dans le dix-huitième arrondissement, pour le 19 cité Traeger. En mai 1916, on retrouve Pauline Vansse au 105 rue Championnet. Ensuite elle va quitter Paris pour la province. Le 1er août 1918, une aide est versée à Pauline Vansse domiciliée au 5 place des Récollets à Montargis dans le Loiret, sans doute chez un de ses enfants. C'est là la dernière trace de Pauline Lepetit veuve Vansse, cette aveugle qui vit clair.

     

    Descendance 

    Pour ne pas quitter cette famille si brusquement, nous finirons avec le devenir des enfants, ceux qui ont eu la chance d'échapper au funeste destin qui frappa durement la famille de Pauline Lepetit-Vansse. Rappelons-le, Pauline Lepetit et Ambroise Vansse ont eu onze enfants dont cinq sont décédés en bas-âge.

    Nous avons vu qu'Eugènie et Félicie s'étaient mariées, il en est de même pour leurs frères et soeurs. Veuf ou divorcé (?), Émile Vansse se remarie le 31 août 1935 avec Blanche Kurtz ; il mène une carrière de cantonnier, comme son père, et s'engage dans le militantisme et la représentation syndicale. Il finira sa carrière à la Ville de Paris comme contrôleur technique de première classe. Georges Vansse épouse Marie Joséphine Louchart le 31 décembre 1919 à la mairie du dix-huitième. Ensemble ils auront cinq enfants, ce qui vaudra à Marie Louchart épouse Vansse de recevoir la médaille de bronze de  la Famille française le 24 février 1932. Georges décède à l'âge de soixante-et-onze ans, le 6 septembre 1967 dans le septième arrondissement. Élisabeth Vansse se marie avec Charles Eugène Brune le 31 décembre 1932 à Bry-sur-Marne. Devenue veuve, elle épouse en secondes noces Louis Jean Alphonse Duveau à Nogent-sur-Marne le 14 mars 1939. Elle meurt à l'âge de soixante-huit ans dans le douzième arrondissement de Paris, le 30 décembre 1966. Quant à Marie Vansse, elle épouse Louis Valentin Kriégel le 6 mars 1920 à la mairie du dix-neuvième. Elle décède le 9 novembre 1968 à Caen dans le Calvados.

    Paul Lepetit épouse Augustine Louise Collin le 10 mai 1924 à la mairie du dix-huitième. On constate son décès le 7 août 1970 à son domicile, toujours dans le dix-huitième arrondissement, il semble que la mort soit survenue plusieurs jours plus tôt. Valentine Lepetit va également se marier à la mairie du dix-huitième avec Victor Félix Angel Vaucelle le 30 mai 1929. Elle meurt le 20 août 1963 à Montmorency dans la Seine-et-Oise (aujourd'hui Val-D'Oise). Et pour finir, Étienne Le Corre, petit-fils de Pauline l'aveugle miraculée, sa vie s'arrête à l'âge de soixante-quinze ans, le 21 janvier 1970 dans le village d'Avosnes dans la Côte d'Or.

    Ainsi s'achève cette saga faubourienne qui passa par le 28 rue Affre et qui nous a permis de suivre une famille indigente mais, visiblement, pour le moins soudée dans l'épreuve. La misère est sans doute moins pénible en famille.

     

     

     Les adresses de la famille Lepetit-Vansse


    Afficher Trajectoire des Vansse sur une carte plus grande

     

     

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  • Le 28 rue Affre est un petit immeuble faubourien des années 1840, bâti sur d'anciennes terres agricoles de la butte des Cinq Moulins fraichement loties. Depuis sa construction il n'a abrité que de bien modestes gens, pas de personnage illustre ici, si ce n'est Louis Hostalier, un photographe colonial qui pratiqua son art notamment à Saint-Louis au Sénégal à la fin du dix-neuvième siècle. Mais le voisinage du 28 compte un peu plus de ces personnalités qui ont marqué leur temps et/ou leur art. Voyons donc les principales personnalités, artistes, écrivains, politiques ou sportifs, qui ont résidé dans le quartier de la Goutte d'Or et qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, sont restées dans la postérité. 

     

    28

     

    La liste établie ci-dessous n'est ni exhaustive ni définitive, elle sera enrichie au gré des découvertes. Ne sont retenues ici que les personnes dont la notoriété a dépassé l'échelle locale.

     

     

    Christine Angot

    Romancière et dramaturge, Christine Schwartz, dite Christine Angot, est née le 7 février 1959 à Châteauroux. Elle habite la Goutte d'Or, dans "le quartier noir au-dessus de Barbès" (sic).

    C Angot
    Christine Angot

     (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    François-Narcisse Baptifolier 

    Prêtre, évêque de Mende, François-Narcisse Baptifolier est né le 19 décembre 1819 à Paris et est mort le 26 septembre 1900 à Mende. Il a été curé de Saint-Bernard de la Chapelle de 1869 à 1889, il quitta la paroisse pour être nommé évêque de Mende. IL était le curé en charge de la paroisse lors de la Commune de Paris, durant laquelle l'église Saint-Bernard de la Chapelle abrita le Club de la Révolution.

    FN Baptifolier
    François-Narcisse Baptifolier

     

     

    Alain Bashung

    Chanteur, Alain Baschung, dit Alain Bashung, est né le 1er décembre 1947 à Paris et mort le 14 mars 2009 à Paris. Il a habité  la Villa Poissonnière et était impliqué dans la vie associative du quartier. Un square situé au 16 rue de Jessaint porte aujourd'hui son nom.

    A Bashung
    Alain Bashung

     

     

    Alexandre Baston 

    Peintre, Alexandre Baston est né à Paris en 1848 et est mort en 1911. Il habitait au 24 rue de la Goutte d'Or (vers 1877-88).

     

     

    Barthélémy Bernier

    Peintre, Barthélémy Bernier est né à Lyon en 1837 (et est mort à ? en ?). Il a habité au 58 boulevard de la Chapelle.

    B Bernier
    Cour de l'hôtel de Ville (d'Abbeville), de Barthelemy Bernier

     

    Joseph Bilfeldt

    Peintre, Joseph Bilfeldt est né à Avignon en 1793 et est mort à Paris en 1869. Il a habité au 8 rue de Chartres (vers 1841).

    J Bilfeldt
    Homme à la tabatière, par Joseph Bilfeldt, 1821 

     

     

    Louise Bourgoin

    Présentatrice et comédienne, Ariane Louise Bourgoin, dite Louise Bourgoin, est née le 28 novembre 1981 à Vannes. Elle a habité rue de Suez à son arrivée à Paris. 

    L Bourgoin

     

     

    Saïd Bouziri

    Militant des Droit de l'Homme, Saïd Bouziri est né le 4 juin 1947 à Tunis et décédé à Paris le 23 juin 2009. Il fût une figure très active dans la vie de la Goutte d'Or qu'il habitât depuis le début des années soixante-dix jusqu'à sa mort. Le square situé rue Affre en face de l'église Saint-Bernard porte le nom "Saint-Bernard-Saïd Bouziri".

    S Bouziri
    Saïd Bouziri

     

     

    Suzanne Buisson

    Politicienne, féministe et résistante, Suzanne Levy, épouse Buisson, est née le 19 septembre 1883 à Paris et est morte en déportation en Allemagne à une date inconnue. Membre dirigeante de la SFIO et résistante active durant la Seconde Guerre mondiale jusqu'à son arrestation par la Gestapo en 1943, elle a habité au 39 rue Doudeauville où une plaque commémorative célèbre sa mémoire. Un square porte son nom dans le 18e arrondissement.

    S Buisson 
    Suzanne Buisson

     

     

    Guillaume Cachier

    Peintre et céramiste, Guillaume Cachier est né à Paris (en ? et est mort à ? en ?). Il a habité au 30 rue de la Goutte d'Or (vers 1875).

    Cachier
    Paire de vases de forme bouteille en céramique décoré à la barbotine de fleurs au naturel sur fond bleu,     de Guillaume Cachier (atelier d'Eugène Schopin)

     

     

    François-Ruppert Carabin

    Sculpteur, ébéniste et photographe, François-Ruppert Carabin est né le 17 mars 1862 à Saverne et est mort en  novembre 1932 à Strasbourg. Vers la fin du XIXe jusqu'au début du XXe siècles, il s'était établi au 16 rue Richomme (adresse disparue après le prolongement de la rue Richomme jusqu'à la rue des poissonniers).

    16 rue Richomme
    Entrée de l'atelier de Carabin, 16 rue Richomme

     

     

    François Cavé

    Industriel, François Cavé est né le 12 septembre 1794 au Mesnil-Conteville et mort en 1875 près de Meaux. Il inventa de nombreuses machines et notamment des locomotives à vapeur. Ses ateliers étaient situés dans la rue baptisée à son nom de son vivant.

    Rue Cavé 
    Rue Cavé, vers 1910

     

     

    Louis Nicolas Chainbaux

    Peintre et élève d'Achille-Etna Michallon, Louis Nicolas Chainbaux a vécu au 11 ou 12 impasse des Couronnes (aujourd'hui rue Polonceau) vers 1834-1842.

    LN Chainbaux
    Louis Nicolas Chainbaux

      

     

    Michel Cymes

    Médecin et animateur, Michel Cymes est né le 14 mai 1957 à Paris. IL a "grandi dans le 18e arrondissement de Paris, à l'entrée de la Goutte d'Or".

    M Cymes
    Michel Cymes

     

     

    Jamel Debbouze,

    Humoriste, acteur et producteur, Jamel Debbouze est né le 18 juin 1975 à Paris (10e). Il a habité dans sa petite enfance dans la Goutte d'Or avant que sa famille ne s'installe à Trappes.

    J Debbouze 
    Jamel Debbouze

     

     

    Paul Éluard

    Poète et écrivain, Eugène Grindel, dit Paul ÉLuard est né en 1895 à Saint-Denis et est mort en novembre 1952 à Charenton-le-Pont. Il a habité avec ses parents au 3 rue Ordener (1er étage, escalier du milieu), adresse administrativement située dans la Goutte d'Or, en 1912. Il est revenu habiter à cette même adresse (4e étage) avec sa femme Gala (voir plus bas), vers 1918.

    P Eluard 
    Paul Éluard

     

     

    Les Femen

    Groupe d'activistes féministe originaire d'Ukraine, les Femen ont résidé en 2012-13 au Lavoir Moderne Parisien rue Léon. Un incendie d'origine indéterminée le 21 juillet 2013 a mis fin à leur résidence au LMP.

    LMP Femen
    Inna Shevchenko, leader des Femen, devant le LMP au matin de l'incendie qui a détruit le local qui les accueillait

     

     

    Louis-Charles Fremont

    Métallurgiste et technicien, Louis-Charles Fremont est né le 7 août 1855 au 2 rue des Gardes (aujourd'hui 14 rue des Gardes, depuis  l'absorption de la rue St-Charles) et est mort le 17 août 1930. Il a constitué une collection photographique considérable sur le 18e arrondissement et particulièrement sur Montmartre ; cette collection est à présent détenue par l'Association des Amis du Vieux Montmartre. Une plaque à sa mémoire est visible au 25 rue du Simplon.

     

     

    Gala

    Épouse de Paul Éluard, puis épouse et muse de Salvador Dali, Elena Ivanovna Diakonova (Елена Ивановна Дьяконова), dite Gala, est née à Kazan (Russie) le 26 août 1894 et est morte à Figueras (Espagne) le 10 juin 1982. Elle a habité avec Paul Éluard (voir plus haut) au 3 rue Ordener (4e étage), vers 1918.

    Gala 
    Gala

     

     

    Joseph Garin

    Prêtre et historien amateur, Joseph Garin est né en 1876 et est mort en 1947. Il a été curé de la paroisse Saint-Bernard de la Chapelle dans les années 1930. Il a publié de nombreux ouvrages d'histoire locale dont L'église Saint-Bernard en 1933.

     

     

    Henri Gervex

    Peintre et pastelliste, Henri Gervex est né le 10 septembre 1852 à Montmartre et est mort le 6 juin 1929 à Paris. Fils du facteur de piano Félix Gervex, il a commencé sa vie au 23 rue des Poissonniers (à la fin de sa vie il était propriétaire d'un hôtel particulier en bordure du parc Monceau).

    H Gervex
    Henri Gervex, 1902

     

     

    Gabriel Guay

    Peintre, Julien Gabriel Guay est né à Paris en 1848 (et est mort à ? en ?). Il a habité au 7 rue des Gardes (vers 1888).

    G Guay
     Gabriel Guay

      

     

    Louis Hostalier

    Photographe colonial, Louis Hostalier a habité au 28 rue Affre (vers 1900?).

    Hostalier
     Dos de photographie de Louis Hostalier

     

     

    Marcellin Laporte

    Peintre, Marcellin Laporte est né à Saint-Geniez d'Olt en 1839 et mort en 1906. Il a habité 4 rue Caplat (vers 1877).

    Élégante aux colombes, Marcellin Laporte
     Élégante aux colombes, de Marcellin Laporte

     

    Jalil Lespert

    Acteur et réalisateur, Jalil Lespert est né à Paris le 11 mai 1976. Il a habité la Goutte d'Or une bonne partie de sa vie.

    Jalil Lespert

     

    Léon Marié

    Graveur, Léon Marié est né à Paris (en ? et est mort à ? en ?). Élève d'Alexandre Falguière, il a habité au 20 rue Affre (vers 1879). 

    L Marié 
    Portrait de Célestine Galli-Marié, gravure de Léon Marié, 1879

     

     

    Adolphe Maugendre

    Lithographe, Adolphe Maugendre est né en 1809 à Ingouville (aujourd'hui quartier du Havre) et est décédé le 21 janvier 1895 à Paris. Il habita au 42 rue de la Goutte d'Or.

    A Maugendre
    Usines de St Léonard à Liège, par Adolphe Maugendre

     

     

    Louise Michel

    Institutrice et révolutionnaire, Louise Michel est née le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte et est morte le 9 janvier 1905 à Marseille. Pendant la Commune de Paris, elle anima le Club de la Révolution qui se tenait dans l'église Saint-Bernard. Elle habita avec sa mère au 36 rue Polonceau à son retour d'exil en Nouvelle Calédonie.

    L Michel
    Louise Michel

     

    Hermann Raunheim

    Lithographe et dessinateur, Hermann Raunheim est né à Francfort-sur-le-Main (Allemagne) en 1817 et est mort à à Vanves (Hauts-de-Seine) en 1895. Il habita au rue de la Goutte d'Or vers 1870. 

    Magnus par Raunheim
    Portrait de Désiré Magnus par Hermann Raunheim

     

    Mamadou Sakho

    Footballeur international, Mamadou Sakho est né le 13 février 1990 à Paris. Il a vécu à la Goutte d'Or dans sa petite enfance, ce qui lui vaut parfois le surnom de Monstre de la Goutte d’Or.

    M Sakho

     

     

    Sefyu

    Rappeur, Youssef Soukounadit Sefyu, est né le 20 avril 1981 à Paris. Il passa sa petite enfance au 30 rue d'Oran, jusqu'en décembre 1985.

    Sefyu
    "Oui je le suis" Album de Sefyu, 2011

     

     

    Auguste Serraillier

    Figure de la Commune de Paris, Auguste Serraillier est né à Draguignan le 27 juillet 1840 et est mort en exil en 1872 (?), sans doute à Londres. Ouvrier formier pour bottes, il habitait au 104 boulevard de la Chapelle jusqu'à son exil après la Commune. 

     

     

    Albert Theisz

    Figure de la Commune de Paris, Albert Frédéric Félix Theisz est né  13 février 1839 à Boulogne-sur-Mer et mort le 10 janvier 1881 à Paris. Ouvrier ciseleur, il habitait et travaillait au 12 rue de Jessaint.

    A Theisz
    Albert Theisz

     

     

    Georges Tiret-Bognet

    Dessinateur, peintre et illustrateur, Georges Tiret-Bognet est né le 15 janvier 1855 à Saint-Servan et est  mort le 15 octobre 1935 à Paris. Ami du peinte Maurice Utrillo et antisémite notoire, il vécu une vie miséreuse, notamment dans la Goutte d'Or où il habitait au 17 rue Cavé.

    G Tiret-Bognet
    Maurice Utrillo rentrant au Lapin Agile, Georges Tiret-Bognet, 1913

     

    Louis Toffoli

    Peintre, Louis Toffoli est né le 16 octobre 1907 à Trieste (Italie) et est mort le 18 février 1999 à Paris. Il habita rue Myrha à son arrivée en France, de 1930 à 1934.

    Louis Toffoli

     

     

    Daniel Vaillant

    Homme politique, Daniel Vaillant est né le 19 juillet 1949 à Lormes (Nièvre). Ancien ministre des Relations avec le Parlement puis de l'Intérieur, élu plusieurs fois comme député et maire du 18e arrondissement et actuellement député et conseiller de Paris, il habite rue Ernestine.

    D Vaillant 
    Daniel Vaillant devant son ancienne permanence à l'angle des rues Cavé et Saint-Jérôme

     

     

    Jeanne Weber, dite "l'Ogresse de la Goutte d'Or"

    Tueuse en série d'enfants, Jeanne Weber est née le 7 octobre 1874 à Kérity (aujourd'hui commune de Paimpol, Côtes-d'Armor) et est morte le 5 juillet 1918 à Fains-Véel (Meuse). Elle habita au 8 passage de la Goutte d'Or (aujourd'hui rue Francis Carco), ce qui lui valu sont surnom d'Ogresse de la Goutte d'Or.

    J Weber
    Jeanne Weber

     

     

    Une précision sur Fabrice Luchini

    Comédien, Robert Luchini, dit Fabrice Luchini, est né le 1er novembre 1951 à Paris. Il a bien grandi dans le 18e, mais pas dans le quartier de la Goutte d'Or, comme lui-même se plait à l'affirmer. En fait, il a vécu rue Ramey (Quartier de Clignancourt) où son père tenait un commerce de fruits et légumes.

     

     

     

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    La bande la Goutte d'Or

     

    Le 17 avril 2009, un article du journal Le Parisien nous informe qu'une bande de la Goutte d'Or règle ses compte avec une bande de Clignancourt. Voilà une nouvelle qui à priori semble bien inquiétante. Que nous dit cette information ? Est-ce le symptôme d'une époque ? Doit-on y voir une dérive d'un "communautarisme" ? Est-ce là un signe d'un phénomène d'une modernité anxiogène ? "N'était-ce pas mieux avant ?" se demande le brave citoyen. Regardons donc ce qui se passait "avant" pour voir ce qu'il en était. Retournons un siècle en arrière et feuilletons le journal quotidien La Lanterne dans son édition du 10 octobre 1905. Et on y apprend… qu'une bande de la Goutte d'Or règle ses comptes avec une bande de Clignancourt, déjà. Rien de bien nouveau en somme.

     

    Les Faits Divers Illustrés"Les Apaches (du boulevard) de la Chapelle" Les Faits-Divers Illustrés, 22 novembre 1908

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Effectivement, le phénomène de bandes de délinquants attachées à un territoire, en l'occurrence à des quartiers populaires, n'est pas né avec les "bandes de racailles" dans les "cités", ni même avec les "Blousons noirs" des années 1960, mais bien avant, à la Belle Époque, avec les bandes d'Apaches. Car en 1905, le règlement de compte entre la Goutte d'Or et Clignancourt est une histoire d'Apaches. Mais ne nous y trompons pas, les guerriers de Geronimo ne se sont pas installés à Paris pour terroriser les faubourgs, ces Apaches là sont des gars du cru.

     

    La naissance des Apaches 

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or"Conférence apache" Carte postale humoristique

     

    Le nom d'Apaches est associé aux bandes de jeunes malfaiteurs sévissant dans les faubourgs parisiens durant le premier quart du du XXe siècle. Ce nom générique vient initialement de celui de la Bande des Apaches, une bande de Belleville active vers 1900 et dirigée par Léon Magnin. La fascination populaire exercée par la résistance de Geronimo aux États-Unis, le célèbre chef Apache, explique ce choix de baptême.

    On lit souvent que ce vocable d'Apaches serait né sous la plume de deux journalistes, Arthur Dupin et Victor Morris, et qu'il aurait été repris ensuite par des bandes organisées de malfrats pour se définir elles-mêmes. L'historienne Michèle Perrot situe ce baptême en 1902. En fait, cette théorie ne tient pas face à de simples éléments factuels. En effet, initialement il semble que ce soit bien la bande de Magnin qui s'est elle-même donné ce nom, comme en font foi, par exemple, un article du Matin daté du 30 juin 1900 et un autre du 2 août 1900, ou encore un article de l'Aurore du 1er juillet 1900. 

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Matin "Les sauvages de Belleville", 30 juin 1900

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Matin "Arrestation du chef des Apaches", 2 août 1900

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal L'Aurore "Féroces bandits", 1er juillet 1900

     

    Mais cette bande a été vite oubliée et très vite c'est une autre bande de Belleville à qui, à tort semble-t-il, la presse a attribué le nom de Bande des Apaches. Il s'agit de la bande menée par François Dominique, dit Leca, et qui a connu une grande médiatisation avec la figure de "Casque d'Or", une prostituée nommée Amélie Élie qui fit chavirer les coeurs des voyous de Belleville. Suite à cette affaire, une pièce de théâtre "Les Apaches de Paris" de MM. Privat, Lordon et Delille, est créée le 17 octobre 1902 au Théâtre du Château d'Eau. Inspirée par l'affaire de Casque d'Or, la pièce est jouée alors que le procès de la tierce de Leca se tient à la cour d'assises de Paris. Cette pièce sera adaptée en 1952 au cinéma par Jacques Becker, Simone Signoret incarnant pour la postérité le rôle de Casque d'Or.

     

    Casque d'Or
    Amélie Élie, dite "Casque d'Or"

     

    La figure de l'Apache est née. La presse se chargeant ensuite de populariser et généraliser le nom. L'Apache est donc un membre de la pègre des faubourgs, mais se qui le différencie du truand traditionnel c'est sa proximité relative avec les milieux anarchistes, son goût pour les tenues vestimentaires élégantes et son appétence à "se montrer". Son accoutrement s'identifie facilement avec les trois accessoires indispensables au "look" de l'Apache, à savoir: le couteau à cran d'arrêt modifié, la chemise (joliment) froissée et surtout la casquette à trois ponts surnommée la "deffe" ou la "bâche". 

     

    Modigliani
     "Apache" Gouache sur papier de Modigiani(1904)

    Un Apache et sa gigolette
    Un Apache et sa gigolette, Le rire 02 septembre 1911

     

    Mais que fait la police ?

    Si le nom d'Apaches apparait vers 1900, ce phénomène de bande est antérieur. Dès la fin du XIXe, la presse se fait l'écho des méfaits de ces bandes pleines de culot, dont l'âge des membres varie de quinze à vingt-cinq ans.  Le taux de criminalité qui avait un peu baissé jusqu'en 1900 commence à exploser dès 1901, des taux de très loin supérieurs à ceux qu'on peut connaitre aujourd'hui. Le développement du phénomène largement relayé par les presse créé une vraie panique morale dans la population. On a peur de s'aventurer d'abord dans les faubourgs parisiens, mais bien vite c'est dans tout Paris que l'on tremble et même partout en France. Aussi, les Apaches cherchent à contrôler "leur" territoire, et les conflits entre bandes sont légions. La panique gagne plus encore et l'Apache devient le nom qu'on accole à toute forme de délinquance ; on finit par voir des Apaches partout! 

    On reproche aux forces de police leur inaction, leur incapacité à agir, voire leur frousse devant les Apaches. Certains commentateurs de l'époque vont même accuser les pouvoirs publiques et les policiers de complicité active avec les bandes d'Apaches. En première ligne de ces critiques se trouve le préfet Lépine.

     

    Paname est  Apache
    "Paname est Apache" M. Garcia

      

    Louis Lépine est préfet de police de Paris de 1893 à 1897 et de 1899 à 1913, période phare des Apaches. Le préfet Lépine (celui du Concours Lépine, à ne pas confondre avec Jean-François Lépine de la rue éponyme du quartier de la Goutte d'Or) est alors sur la sellette, et est l'objet de bien des railleries et de reproches pour son incapacité à vaincre les Apaches. Politiques et éditorialistes se plaisent à l'accuser de n'être qu'un doux protecteur pour les Apaches. Il trouve tout de même quelques défenseurs et garde la confiance de son ami Clemenceau. Pourtant, Lépine va multiplier les actions pour tenter de venir à bout de ce phénomène, comme la création de la police scientifique (celle qui fût catastrophique dans l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or), ou encore les fameuses "brigades du Tigre" (brigades régionales mobiles). Il va également avoir recours à des méthodes plus originales.

      

    Lépine"M. Lépine protégeant les petits travailleurs et chassant les Apaches (jouet animé)" Le Journal du Dimanche 1902

     

    Attaque!

    Voulant reprendre l'initiative, le préfet Lépine va tester de nouvelles méthodes. Ainsi il généralise l'utilisation de chiens policiers qui avait été expérimentée plus tôt à Neuilly sur Seine. C'est pour lutter contre les Apaches que sont nées les brigades canines en France. Pour rassurer la population qui gronde, on organise des démonstrations  de chiens d'attaque lors de manifestations publiques, on parle de l'initiative dans les journaux, on édite des cartes postales de propagande, on trouve même en librairie Les mémoires de Poum, chien de police, édités en 1913. Ce n'est pas tant qu'elle est efficace, mais cette méthode spectaculaire tend à rassurer le bourgeois en panique.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or Les Apaches à la Goutte d'Or Les Apaches à la Goutte d'Or 
    Chiens d'attaque dressés contre les Apaches, vers 1900-1910 

     

    Les chiens de police
    "Les chiens de police à Paris ; MMrs les Apaches n'ont qu'à bien se tenir…" Le Grand Illustré 17 mars 1907 

     

    Dans les journaux, c'est la surenchère de propositions pour stopper les Apaches. Les uns prônent le bagne, les autres somment les policiers d'abattre systématiquement tout ce qui ressemble à un Apache. On prône beaucoup l'auto-défense armée, comme le Journal du Dimanche qui propose tout un éventail d'armement pour équiper le bon citoyen.

     

    Contre les Apaches  
    "Défendons-nous contre les Apaches" Le Journal du Dimanche 12 mars 1911

     

    Finalement, c'est la Première Guerre Mondiale qui va marquer le plus grand coup d'arrêt au phénomène des bandes d'Apaches. Certes, le banditisme, la criminalité et le proxénétisme n'ont pas disparu après-guerre, mais on ne parle plus spécifiquement d'Apaches à partir des années 1920. L'élégance arrogante des l'Apaches disparaît au profit de tenues plus discrètes.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Javelot, "Le dernier salon ou l'on cause", 10 novembre 1923

     

    Danse Apache

    Seul souvenir des Apaches qui perdurera, c'est la "danse Apache" qui a connu un grand succès à travers le monde jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale. Elle est née vers 1910 et a connu ses beaux jours dans les années 1920-1930. La danse Apache est une chorégraphie acrobatique qui mime une querelle violente entre un Apache et sa gigolette.  La danse est sulfureuse et fait scandale, on y voit une incitation au crime et à la débauche. En 1910, les tenanciers de bals publics de Berlin ont décidé de ne plus tolérer dans leurs établissements la "danse des Apaches" déclarée "inesthétique et inconvenante".

     

    Danse Apache
    "Chronique londonienne" revue Akademos (première revue "gay" française) 15 juillet 1909

     

    Danse apache 
    "Danse Apaches" Cartes postales par Alice Huertas

     

     

    Danse Apache, 1934

     

    La Goutte d'Or, territoire apache

    La Goutte d'Or, quartier populaire s'il en est, et haut lieu de la pègre et de la basse prostitution, est évidemment en proie aux Apaches. La partie Sud du quartier est largement investie par des bandes, qui se font et se défont au gré des morts et des arrestations de leurs membres.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Le Matin, 30 septembre 1903

     

    Le boulevard de la Chapelle qui aligne garnis, hôtels douteux et maisons de passe est une des artères les moins sures de Paris. Le soir, les agressions, les crimes et les règlements de compte y sont légions. La rue de la Charbonnière est une voie presque entièrement consacrée à la prostitution, et comme on peut s'y attendre on y croise fréquemment des Apaches en parade. 

     

    CPA boulevard de la Chapelle
    "Boulevard de la Chapelle; Venez donc, beaux bébés roses" carte postale humoristique, 1909

     

    Rue de la Charbonnière
    Le Journal Amusant, 27 décembre 1924

      

    1 rue Fleury
    Deux pensionnaires devant la maison Benoit, "maison de société" au 76 boulevard de la Chapelle/1 rue Fleury
    (remplacé aujourd'hui par le Centre Fleury Goutte D'or-Barbara)

     

    Mais le reste du quartier de la Goutte d'Or n'est pas en reste. Le Bal Polonceau, au numéro 51 de la rue du même nom  et le Bal Adrien, 47 rue Myrha, sont largement investis par les Apaches, on y danse apache et on y joue à l'occasion du couteau ou du pistolet. Ces "bals des vaches" sont évidemment surveillés de très près par les policiers, notamment ceux des "moeurs". Rappelons-le encore, chez les Apaches, on dévalise, on vole, on venge, on tue, mais on a aussi un grand sens de la fête et de la gaudriole!

     

    Bals
    "Les bas-fonds du crime et de la prostitution" par M. Jean, 1899

     

    Rue Myrha
    Fusillade rue Myrha, Le XIXe Siècle, 26 août 1908

     

    La Lionne et la Bande de la Goutte d'Or

    En 1897, quelques années avant Casque d'Or et ses Apaches, une autre figure fit les délices des chroniqueurs. Marie Lyon (ou Lion?), dite "La Grande Marie" ou "La Lionne", est une prostituée dont s'est amourachée la Bande de la Goutte d'Or. Un certain Louis Lochain, dit "Petit Louis", en est le chef ; avec ses camarades Auguste Fauconnier, dit "Le Félé", Auguste le Bastard, dit "Barre-de-Fer", Léon Millet, dit "Dos-d'Azur", Léopold Schmitt, dit "Monte-En-L'Air", et quelques autres, ils écument les débits de boisson et les marchands de comestibles et font main basse  sur les alcools et les victuailles. Leur larcin, quand il n'est pas directement consommé, est revendu à bas prix dans un local s'affichant abusivement comme une "Succursale des Magasins généraux de Paris", au 114 rue de Belleville. 

     

    Rue de Belleville
    Rue de Belleville vers 1900 (le n° 114 est le 2e immeuble en partant de la droite)

     

    C'est La Lionne qui règne sur cette adresse et qui prépare les agapes pour ses voyous d'amants. Car les membres de la Bande de la Goutte d'Or sont tous les amants dévoués de La Lionne et s'accommodent très bien de cette situation. Tout semble aller au mieux pour cette joueuse troupe, jusqu'au 28 avril 1897, jour ou une descente de police vient mettre fin aux frasques de La Lionne et la Bande de la Goutte d'Or. 

     

    La Lionne
    "Une bande joyeuse" La Matin, 30 avril 1897

     

    La nouvelle paraît dans les quotidiens parisiens. C'est ainsi qu'Aristide Bruant, célèbre voisin montmartrois de la Goutte d'Or, découvre l'histoire de Marie Lyon et ses amants dans l'Écho de Paris. L'histoire ne peut pas laisser Bruant insensible, il va s'en inspirer pour écrire une chanson, La Lionne, et faire entrer Petit-Louis, Dos-d'Azur, Monte-en-l'Air, Le Félé et Barre-de-Fer dans la postérité.

     

    La Lionne, d'Aristide Bruant

    Rouge garce... A la Goutte‐d'Or
    Elle reflétait la lumière
    Du chaud soleil de Thermidor
    Qui flamboyait dans sa crinière.
    Ses yeux, comme deux diamants,
    Irradiaient en vives flammes
    Et foutaient le feu dans les âmes...
    La Lionne avait cinq amants.

    Le Fêlé, la Barre de Fer,
    Petit‐Louis le grand chef de bande,
    Et Dos‐d'Azur... et Monte‐en‐l'Air
    Se partageaient, comme prébende,
    Les soupirs, les rugissements,
    Les râles de la garce rouge
    Et cohabitaient dans son bouge...
    La Lionne avait cinq amants.

    Et tous les cinq étaient heureux.
    Mais, un matin, ceux de la rousse,
    Arrêtèrent ses amoureux
    Dans les bras de la garce rousse.
    Ce sont petits désagréments
    Assez fréquents dans leurs commerce...
    Or ils en étaient de la tierce !
    La Lionne et ses cinq amants.

     

     

    Les Tombeurs de la Goutte d'Or

    Si la Bande de la Goutte d'Or du Petit-Louis a disparu avec l'incarcération de ses protagonistes, pour autant, la Goutte d'Or n'est pas désertée, et de nouvelles bandes viennent remplacer celles décimées par les balles des bandes rivales ou par la police. En 1905, c'est les "Tombeurs de la Goutte d'Or" qui règnent sur le quartier.

    Le soir du 9 octobre 1905, pas moins d'une trentaine de membres des Tombeurs de la Goutte d'Or se sont donnés rendez-vous Aux Vendanges de Bourgogne, célèbre salle de bal et de banquet, sise au 14 de la rue de Jessaint. Un fois la soirée achevée, en s'engageant sur le pont de Jessaint, la bande tombe sur Alphonse Sabati, un membre des "Costos (sic) de Clignancourt", une bande d'Apaches rivale. Les Tombeurs entourent le Costo isolé, acculé contre les grilles du pont, et comptent bien en découdre. Il ne doit son salut qu'au passage d'agents qui font leur ronde. Les agents Maréchal et Grière tentent de maitriser Sabati qui brandit son couteau. Ce dernier se retourne contre les agents et plante son couteau en plein dans le coeur de l'agent Maréchal. Mais, comme par miracle, le couteau s'enfonce dans le porte-feuille épais du policier chanceux qui s'en sort indemne. On procède à l'arrestation de Sabati, mais les Tombeurs de la Goutte d'Or comptent bien récupérer leur ennemi de Clignancourt. Des coups de feu sont tirés, un homme s'effondre,  c'est Alphonse Sabati qui est touché, grièvement blessé par une balle dans la poitrine. Le bruit amène les renforts de police et les Apaches s'évanouissent dans la nuit, non sans avoir brisé quelques vitrines de commerces aux alentours.

     

    Rue de Jessaint
    La rue  et le pont de Jessaint vers 1900, au premier plan à gauche la célèbre salle de bal "Aux vendanges de Bourgogne"

     

    Le Manchot

    La Bande de la Goutte d'Or fait toujours régulièrement parler d'elle dans les journaux, Le quartier est incessamment en proie aux cambriolages et est témoin de nombreux règlements de compte, de jour comme de nuit.

     

    La Bande de la Goutte d'Or
    Le Matin, 22 avril 1907

     

    En janvier 1913, le police peut enfin s'enorgueillir d'avoir arrêté, encore, la Bande de la Goutte d'Or. Après Lucien Fauvel pris en flagrant délit de cambriolage rue Jean Robert, c'est au tour de Léon Buiron et de Marcel Brelaut d'être arrêtés. Mais surtout c'est le chef de la Bande de la Goutte d'or qui tombe: Georges Delan, dit "Le Manchot". Amputé d'un bras, perdu à cause d'un coup de fusil reçu dans une expédition nocturne rue du Département en août 1907, Le Manchot était recherché depuis fort longtemps, notamment après avoir tué Camille Artaz, un jeune ouvrier de quinze ans. On retrouvé chez Delan, des armes qui avait été volées au cours de cambriolages commis par la fameuse Bande à Bonnot. La compagne du Manchot, Clémentine Paquet, est mise sous les verrous également. Car dans les bandes d'Apaches, les filles ne sont pas en reste. Elles sont actives avec les hommes Apaches, pas seulement comme "gagneuses", mais elles forment elles-même des bandes "d'Apaches femelles". Une fois encore, les "Zoulettes du 9-3" aujourd'hui n'ont rien inventé.

     

    Les Apaches en Jupons

    Nos sociétés ont tendance à invisibiliser la violence des femmes (des fois qu'elle seraient tentées d'en user pour se défendre!). Toutefois, il existe des exceptions, notamment quand cette violence devient trop flagrante. Parmi ces tapageuses exceptions, les "Femmes Apaches" ont parfaitement su s'illustrer. Du coté de la Goutte d'Or, le boulevard de la Chapelle est certes un territoire Apache, mais il est aussi un territoire des femmes Apaches. Prises dans la violence qui règne le long du boulevard, les filles "en cheveux" savent réagir, se défendre et manier le couteau si le besoin s'en fait sentir. Et si dans la presse elles commencent d'abord à apparaître au coté des Apaches, on voit bientôt poindre des exactions commises par des bandes "d'Apaches en jupons". 

     

    Les Apaches en jupons
    Le Matin, 5 octobre 1910

     

    L'oeil de la Police, un des nombreux journaux à sensation de l'époque, nous livre en une deux de ces histoires de bandes de gigolettes sévissant dans le quartier.

    La première nous raconte l'histoire de Jules Bazet, un garçon épicier demeurant rue des Gardes et qui s'est fait "entôlé par deux belles filles". Bazet se promène un soir sur boulevard Barbès avec la ferme intention de ne pas rentrer seul chez lui. Dans sa quête de compagnie, il croise le chemin de deux belles, "bien habillées" et au pas chaloupé, qu'il s'empresse d'aborder. Il les invite dans un café tout proche. Après un charmante conversation, et mis en confiance, il emmène  nos deux Apaches en jupons à son domicile. Bien mal lui en pris, à peine arrivés dans son modeste garni de la rue des Gardes, les deux invitées se ruent sur lui, le frappent, le jettent à terre et le ligotent "comme un saucisson". La chambre est minutieusement fouillée et les deux filles se s'enfuient avec sept louis d'or et une montre en or, toute la fortune du saucissonné Bazet. On ne retrouvera pas la traces des deux drôlesses.

     

    Boulevard Barbès
    "Entôlé par deux belles filles" L'Oeil de la police, 1908 N°30

     

    Toujours dans L'Oeil de la Police, on apprend les aventures d'un autre homme, Louis Hurel, qui fut aussi une proie des Apaches en jupons. L'histoire se déroule le 18 février 1908 sur le boulevard de la Chapelle, un peu en dehors de la Goutte d'Or vers la rue Philippe de Girard.

     

     

    Apaches en Jupons
    "Apaches en Jupons" L'Oeil de la police, 1908 N°6

     

    Vers minuit, Louis Hurel, mécanicien de Lagny, vient de rendre visite à un de ses cousins qui habite rue Ordener et s'en retourne prendre son train à la gare de l'Est. Chemin faisant, il croise la route de Louise Dufort, dite "La Crevette", de Léontine Chaumet, dite "Titine", de Julie Castel, dite "La Boiteuse", de Juliette Ramey et de Victorine Hirsch. Les cinq filles l'entourent prestement et lui font le coup du Père François (voir une illustration de cette méthode ci-dessous). les Apaches en jupons le dépouille du peu d'argent qu'il possède, de ses vêtements ainsi que de ses chaussures "toute neuves", laissant le pauvre Hurel à moitié nu. Alertés par les cri de ce dernier, deux agents prennent en chasse les bougresses qui s'enfuient dans la rue Philippe de Girard et s'engouffrent dans un immeuble au n°38 de cette rue. Elles se réfugient sur le toit d'un petit hangar en fond de cour. Les agents sur place, bientôt aidés de renforts, mettent plus d'une une heure à venir à bout des Apaches en jupons qui tiennent vaillamment le siège depuis le toit de zinc. On finit par arrêter la bande et Louis Hurel a pu retrouver, entre autre, ses chaussures "toutes neuves".

     

    Le coup du père François
    "Pauvre Léontine; Le coup du Père François" (illustration d'une agression boulevard de la Chapelle, vers la rue de la Charbonnière) Les Faits-Divers Illustrés, 17 octobre 1907

     

    Finissons ces histoire d'Apache dans la Goutte d'Or avec une note plus sympathique, une chanson d'Aristide Bruant pour qui, comme nous avons pu le voir, les Apaches ont été une grande source d'inspiration.

     

     
    Aristide Bruant "Chant d'Apaches"

     

    PS: Amis lecteurs, quoi qu'on en dise, la Goutte d'Or n'est pas une "No Go Zone" et vous pouvez venir vous y promener à votre aise sans qu'aucune bande de la Goutte d'Or ne vienne vous voler vos chaussures "toutes neuves". Promis! 

     

     

     

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    3 commentaires
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    "Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte d'or où je me promenais avec Alain Juppé la semaine dernière, il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur"

    Jacques Chirac, discours d'Orléans, 19 juin 1991

     

     

    Le 28 rue Affre est en plein cœur du quartier parisien de la Goutte d'Or. Et c'est précisément ce quartier que Jacques Chirac évoque dans son fameux (et fumeux) discours d'Orléans où il cite la tristement célèbre expression "le bruit et l'odeur" pour appuyer son discours pour le moins démagogique et raciste. Petite phrase symptomatique d'une dérive raciste dénoncée dans la chanson du groupe Zebda Le bruit et l'odeur. Plus de vingt années se sont écoulées, mais le Goutte d'Or reste un quartier que politiques, journalistes et autres éditorialistes aiment à stigmatiser à des fins racistes.

     

     

    Mais finalement, au-delà de la rhétorique puante du candidat Chirac, qu'est-ce qu'on entend et qu'est-ce qu'on sent dans les rues de la Goutte d'Or? Aurions-nous de forts désagréments olfactifs dans nos rues et nos immeubles ? Serions-nous incommodés par les nuisances sonores? Qu'en est-il du bruit et de l'odeur à la Goutte d'Or? Pour nous en rendre compte, faisons ensemble un tour du quartier, l'odorat et l'ouïe en alerte. Nous verrons qu'il n'est pas si désagréable d'y promener ses sens. Mais replongeons-nous d'abord dans le passé du quartier, pour voir qu'il n'a pas toujours été très agréable d'y trainer son nez et ses oreilles.

     

    Les sensations du passé

    S'il est facile aujourd'hui de rendre compte des odeurs et des bruits de la Goutte d'Or, comment rendre compte de ceux d'antan, de ce passé sans trace ? On peut imaginer en partie, à partir d'éléments historiques et géographiques, mais on peut également trouver dans les discours des contemporains des témoignages olfactifs et sonores qui permettent d'appréhender cet environnement. Ou plutôt ces environnements, car les siècles passés ont vu évoluer le bruit et l'odeur ce petit territoire qu'on nomme aujourd'hui la Goutte d'Or.

    Remontons au XVIIe siècle pour commencer notre exploration temporelle et sensorielle dans ce territoire qui dépend alors de la paroisse de la Chapelle Saint-Denis et qui ne s'appelle pas encore le quartier de la Goutte d'Or. Située à l'Est de la Butte Montmartre, la Butte des Couronnes commence à accueillir des moulins sur sa crête. Cela lui vaudra de s'appeler ensuite la Butte des Cinq Moulins. Ces moulins viennent tenir compagnie aux vignes de la Goutte d'Or. La colline n'est pas couverte de vignes comme on peut souvent le lire, mais une vigne aurait été présente au Sud-Ouest du territoire. Le lieu-dit de la Goutte d'Or, parfois. Signalons un cabaret, ou une auberge, implanté à ce carrefour et dont l'enseigne "À la Goutte d'Or" donnera certainement le nom d'abord à la rue éponyme et ensuite au quartier. Le reste de la Butte des Couronnes se partage entre des terres de pâturage, les moulins à plâtre sur la crête (aujourd'hui rue Polonceau),  des carrières de plâtre pour alimenter ces derniers qui commencent à voir le jour au Sud, le Séminaire Saint-Charles (qui dépend du Clos Saint-Lazare qui forme la frontière Sud de la Butte des Couronnes) qui s'étendait sur les actuelles voies de chemin de fer du Nord et le coté impair de la rue du faubourg Saint-Denis, de la Gare du Nord jusqu'à la rue de Jessaint, ainsi que des marais malodorants du côté Est (aujourd'hui rue Stephenson et voies de chemin de fer du Nord). 

     

    plan 1739
    Plan du futur quartier de la Goutte d'Or en 1739 (Cliquer sur les images pour les agrandir)

     

    Les voies de communication se alors limitent à quelques chemins. L'actuelle rue des Poissonniers, alors Chemin de la Marée, qui délimite la frontière entre la Chapelle et Montmartre est sans conteste la voie la plus ancienne du quartier, son tracé remonte sans doute au Ier siècle de notre ère. Jusqu'à l'arrivée du chemin de fer, ce chemin a été la route d'arrivée de la marée, venant directement de la Manche par route ou du port de Saint-Denis par la Seine, pour approvisionner Paris en poissons de mer. Il devait régner alentour un fumet pas toujours fameux. Au Nord, la rue Marcadet est déjà là aussi. En 1730 les Messieurs de Saint-Lazare, à qui appartiennent les terre au Sud de la Butte des Couronnes, ouvrent le Chemin de traverse de celui des Poissonniers au faubourg de Gloire (rue Marx Dormoy et rue de la Chapelle), c'est aujourd'hui les rues de la Goutte d'Or et de Jessaint.  Le reste  se limite à quelques petits chemins vicinaux qui relient les moulins au village de la Chapelle Saint-Denis dont ils dépendent. Nous sommes là dans un environnement rural d'une petite paroisse à mi-chemin entre Paris et Saint-Denis. La grande foire du Lendit qui est née dans ce village a été confisquée il y a bien longtemps par la ville de Saint-Denis, en 1444, et La chapelle Saint-Denis ne connait donc plus l'effervescence de cette foire très célèbre et sa cohorte de bruits et d'odeurs.

     

    Plan 1750
    Plan de la partie Sud de la Goutte d'Or en 1750 (Archives Nationales)

     

    À la fin du XVIIIe siècle, ce que l'on ne nomme toujours pas le hameau de la Goutte d'Or voit s'établir une grande nitrière artificielle, ou salpêtrière. À n'en pas douter, cette activité industrielle devait empuantir largement son environnement proche. En effet la fabrication du salpêtre pour la poudre à canon consiste en la formation de nitrate de potassium par décomposition, sur plusieurs années, d'excréments et d'urines d'humains et d'animaux. Ce type d'industries "polluantes" commence alors à s'installer à Paris et dans ses faubourgs, mais rapidement une règlementation stricte va repousser cette industrie malodorante loin des habitations parisiennes. Mais malgré cette règlementation, le territoire de la Chapelle, paroisse devenue commune après la  Révolution, va vite se couvrir durant le XIXe siècle d'ateliers, de fabriques et d'usines, non sans désagrément pour le voisinage. 

     

    Nitrière
    Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris par M. Thiéry, 1787

     

    Le XIXe siècle va transformer ce petit territoire rural en une zone de petites industries et d'habitations ouvrières. Cette urbanisation rapide va exploser avec l'arrivée du chemins de fer du Nord en 1846, plaçant la Goutte d'Or entre la Gare du Nord et la gare de marchandise de la Chapelle. Cette situation va non seulement permettre le développement de petites fabriques mais rapidement d'industries plus lourdes, comme les établissements Cavé dans la rue du même nom, qui produisent des locomotives et des machines à vapeur, ou encore les établissements Pauwels au 50 de la rue des Poissonniers.

     

    "L'industrie commerciale de La-Chapelle-Saint-Denis consiste en filature de coton, soie et cachemire, corderies, ébénisterie ; fabrique de claviers pour piano, de M. Pleyel ; mouvemens (sic) de pendules, fabrique de toiles cirées et goudronnées, de visière pour casquettes de chapellerie, épuration d'huile, commerce de vins, d'eau-de-vie en gros, distillerie, féculerie de pomme de terre, vinaigrerie, pharmacie, quincaillerie, maison de transit et de roulage, auberges, marchés aux vaches grasses et laitières tous les mardis, et aux porcs tous les jeudis, nourrisseurs de bestiaux fournissant du lait à la capitale."

    Extrait de "Itinéraire historique, géographique, topographique, statistique, pittoresque et biographique de la vallée de Montmorency, à partir de la porte Saint-Denis à Pontoise inclusivement" par Louis-Victor Flamand-Grétry, 1840 

     

    Les trains qui circulent dans la tranchée de chemin de fer et les cheminées d'atelier et d'usine commencent à assombrir le ciel et à empuantir l'air. Des rues nouvelles quadrillent le territoire, mais ne sont que peu entretenues et sont rarement viabilisés. Les eaux stagnantes et les accumulations d'immondices donnent un triste visage aux modestes constructions qui couvrent à présent une grande partie du quartier.

     

    Voies de chemin de fer du Nord
    Le train express de Lille crache ses fumées et ses vapeurs en sortant de la Gare du Nord, boulevard de la Chapelle, sous le pont Saint-Ange, 1910 

     

    La Goutte d'Or longe le mur des Fermiers généraux entre les portes de Saint-Denis et Poissonnière, la vie de faubourg y bat son plein. Auberges, cabarets, bals et bien vite maisons de tolérance animent le quartier avec leurs bruyantes agapes. L'habitat précaire accueille d'abord les migrants de province, de l'Est et du Nord notamment puis une migration européenne (Belgique, Luxembourg, Prusse…) et du Maghreb dès la fin du XIXe siècle. Le XXe siècle verra bien d'autres vagues migratoires arriver dans le quartier. À la fin du XIXe siècle, le Nord du quartier est largement investi par des Juifs fuyant les pogroms d'Europe de l'Est. Les commentateurs de l'époque déplorent qu'on n'y parle pas français et se plaignent que l'on y mange et commerce que Yiddish : le bruit et l'odeur, déjà.

     

    "On y trouve, en effet, plus d'usines et de cabarets que de maisons de campagne. Cependant, si elle réunit tous les inconvénients de l'industrie, ses bruits, ses mauvaises odeurs, ses fumées, ses malpropretés, elle en a aussi non-seulement les avantages, mais elle en offre un spectacle animé, intéressant."

    Extrait de "Les environs de Paris" par Adolphe Joanne, à propos de La Chapelle Saint-Denis, 1856

     

    Plan 1860
    Plan de la Goutte d'Or, juste après l'annexion de la Chapelle à Paris en 1860 

     

    La Goutte d'Or, trop rapidement urbanisée, concentre une population ouvrière et pauvre logée dans des immeubles modestes et mal entretenus, souvent construits à peu de frais par des investisseurs plus concernés par la rentabilité immédiate de leur investissement que par le bien-être de leurs locataires. Les marchands de sommeil ne datent pas d'aujourd'hui. Les rues sont à l'avenant, sales et mal entretenue. Mais la vie y est dense et les rues raisonnent de la vie animée industrieuse du quartier.

     

    "En effet, par suite de ses contestations aucune espèce réparations et d'entretiens de pavé n'a pu avoir lieu depuis 1830, pour maintenir les rues de ce quartier en état de viabilité, notamment celles des Couronnes (aujourd'hui rue Polonceau) et de Jessaint, où la sûreté et la salubrité publique se trouvent également compromises. La sûreté : puisque les voitures, quelles qu'elles soient, ne peuvent y pénétrer passé la clôture, sans risquer de s'y briser et par la suite la circulation se trouve arrêtée au moment où elle devient, comme moyen de police, une garantie de sécurité pour les habitans (sic) et les passans (sic) surtout, dans un quartier aussi excentrique; et la salubrité:  parce que tout écoulement d'eau est devenu impossible dans ces rues dont l'aspect ne présente que des amas d'immondices et d'eaux infectes."

    Extrait du Journal de la Banlieue, 20 mai 1857

     

    C'est ce décor que va choisir Zola pour y situer l'action de l'Assommoir. Romancier naturaliste, Émile Zola brosse un portrait à charge du quartier, ne pointant que les aspects négatifs. Il a besoin d'un décor sordide pour des destins sordides. C'est ainsi qu'il ignore la Villa Poissonnière, trop coquette pour son histoire, bien que les guides de voyageurs d'alors en conseillent tous la visite, ou encore l'église Saint-Bernard de la Chapelle et son architecture néo-gothique qui fait pourtant alors la fierté du quartier. Aussi, si l'Assommoir dépeint la Goutte d'Or comme un secteur sinistre et sale, il faut relativiser ses descriptions un peu exagérées.

     

    "Elle (Gervaise)regardait à droite, du coté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait a gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en face d'elle, a la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassines; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troue de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant a voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement."

    Émile Zola, L'Assommoir

     

    Mais si Zola noirci le tableau à dessein, il faut reconnaitre que ce dernier n'est pas bien reluisant. Et l'annexion de la Chapelle Saint-Denis à Paris en 1860 ne change pas la donne. Les usines du Nord du quartier et du Nord parisien vicient l'air des étroites ruelles de la Goutte d'Or, et pour longtemps encore. Il faut y ajouter la circulation incessante pour desservir ces entreprises, circulation hippomobile d'abord et automobile ensuite. Jusqu'au troisième quart du XXe siècle, la Goutte d'Or s'organisera essentiellement entre ateliers et fabriques au Nord et basse prostitution et criminalité au Sud. Les pouvoirs publics ne se soucient guère du sort des ses habitants. Notons une exception à la fin du XIXe siècle, avec le conseiller de Paris M. Breuillé, un correcteur d'imprimerie demeurant rue Stephenson, qui inlassablement va tenter d'améliorer les conditions de vie dans la Goutte d'Or, préconisant notamment le tracée de voies nouvelles "pour que l'air circule dans le quartier", l'installation d'urinoirs publics ou la réfection des chaussées et des caniveaux. Il défendit également un projet de couverture des voies de Chemin de fer du Nord, du pont Saint-Ange au pont Marcadet afin d'y établir un square gazonné, mais ce projet ne vit jamais le jour.

     

    Les ouvriers des deux mondes
    Extrait de la revue "Les ouvriers des deux mondes" à propos de la Goutte d'Or, 1901 

     

    Rue des poissonniers
    Embauche des ouvriers au petit matin, rue des Poissonniers vue de la rue Ordener, dans "Les minutes parisiennes. 9, 6 heures du matin : La Chapelle", par Désiré Louis, illustrations de Gaston Prunier, gravées sur bois par T.-J. Beltrand et Dété, 1904. 

     

    Longtemps encore, ce territoire enclavé entre l'hôpital Lariboisièree au Sud, la Butte Montmartre à l'Ouest, les fortifications aux Nord et les voies de chemin de fer du Nord à l'Est, va continuer d'accueillir des populations défavorisées et des migrants, venant principalement d'Algérie notamment après la Seconde Guerre Mondiale, sans que les pouvoirs publics ne se soucient guère de leurs conditions de vie et d'hygiène. Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle que l'environnement fort dégradé de ce quartier populaire va peu à peu connaitre des jours meilleurs sur le plan de l'hygiène et de la salubrité.

     

    Cité Marcadet
    Un immeuble ouvrier en 1906, occupé au rez-de-chaussée et dans les dépendances par des écuries et le stockage de fourrage, 13 cité Marcadet (cité Sainte-Anne jusqu'en 1877, détruite en 1909 pour permettre le prolongement de la rue Léon entre La rue Marcadet et la rue d'Oran)

     

    Et si le quartier a longtemps subit les fumées des usines alentours, dans ses rues raisonnent aussi le bruit des machines de ces fabriques. En effet, une multitude de machines bruyantes sévissaient dans les ateliers. Presse, four, pilon, scie, fraiseuse, tour ou encore perceuse sont des machines-outils dont use sans cesse dans les ateliers de la Goutte d'Or. Leurs bruits emplissent les étroites rues du quartier tout au long de la journée.

     

    Agaz
    Établissements Agaz (vue d'artiste) , 1 rue de Polonceau, fabrique de lampes à gaz, vers 1910

     

    Mais petit à petit, les ateliers se vident pour migrer vers des espaces plus libres et moins contraints, vers le Nord parisien et la banlieue. Depuis la fin du XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle, Le logement va remplacer peu à peu les ateliers, à l'exemple des entrepôts de la Compagnie Générale des Omnibus dont le démantèlement va permettre l'ouverture des rues de Panama et de Suez. Pour autant, la qualité de vie ne s'améliore pas beaucoup, notamment avec le passage continuel de locomotives à charbon des Chemins de fer du Nord.

     

    "…ce pauvre quartier, défavorisé au point de vue des possibilités d'extension et de l'extrême vétusté de la plupart de ses immeubles, de l'étroitesse de ses rues et de ses passages, est traversé dans toute sa longueur par les voies du chemin de fer de la ligne du Nord. Les trains circulent sans cesse de jour et de nuit dans un vacarme assourdissant. La fumée des locomotives entretient la moitié du quartier sous un brouillard permanent et chargé de suie qui interdit aux habitants garder leurs fenêtres ouvertes. Quant aux maisons qui bordent immédiatement la ligne, il suffit de voir la patine noire dont elles sont recouvertes pour se faire une idée de l'atmosphère dans laquelle vivent leurs locataires."

    Extrait de la revue L'Architecture du 1er novembre 1919

     

    "…petites boutiques de théâtre qu'on ne voit plus que dans ces parages, caboulots exigus où il y a à peine la place de trinquer quand trois buveurs y discutent debout, fruiteries profondes et moites sentant l'œuf dur et la betterave, cabanes des marchands de marrons, de « frites » et de journaux, basse échoppe du savetier avec une pie installée dans une bottine, puisard du chiffonnier au sol d'immondices, de terreau spongieux où sèchent, retournées et pendues à un clou, des peaux de lapin marbrées de bleu, couleur de savon de Marseille ; et des ruelles, des appentis branlants, des passages ravinés d'aigres courants d'air; toujours et uniformément de sinistres culs-de-sac résonnant creux comme un où seul un chat qui ne tient pas sur ses pattes, le cou pas plus gros qu'un cordon de sonnette, miaule de faim. Puis, c'est le poste de police et sa lanterne rouge, le lavoir souillant de la buée sur son drapeau de zinc qui ne flotte jamais."
     
    Extrait de "Le chemin du Salut ; Irène Olette", à propos de la rue Doudeauville, 1919
     
     

    Dubreuil
    Ouvrières posant dans la cour de la scierie mécanique F. Dubreuil, 70-72 rue Stephenson, vers 1910. Un témoignage de la petite industrie et de l'artisanat encore présents dans la Goutte d'Or au début du XXe siècle.

     

    Une des premières améliorations significatives de la qualité de l'air dans la quartier de la Goutte d'Or vient justement de l'abandon des locomotives à charbon, puis plus récemment de celles fonctionnant au diesel. La désindustrialisation du Nord parisien et de la Plaine Saint-Denis va parachever ce relatif assainissement que nous connaissons à présent. En effet, aujourd'hui le quartier de la Goutte d'Or est comme le reste de l'agglomération parisienne, soumis à une pollution de l'air qui dépasse trop souvent les seuils prescrits. La pollution due aux émissions des véhicules se concentre à présent autours des axes routiers qui encadrent le quartier, à savoir le boulevard de la chapelle, le boulevard Barbès, la rue Marx Dormoy, la rue Ordener et le périphérique plus au Nord. Les rues intérieures du quartier sont elles relativement peu concernées par le bruit et l'odeur de la circulation. Sauf par les bruits intempestifs de klaxon dans une circulation relativement clairsemée mais totalement chaotique, comme on ne la tolèrerait dans aucun autre quartier de Paris, mais dont la maréchaussée se fiche éperdument, trop occupée ici à pourchasser les petits délinquants, les pauvres et les sans-papier. 

    Puisque nous sommes revenu à nos jours, laissons son passé industriel et poursuivons donc notre promenade à travers la Goutte d'Or contemporaine.

     

    Dans les rues de la Goutte d'Or, le nez au vent

    Commençons notre déambulation olfactive et sonore par la station de métro Barbès-Rochechouart. Ici, c'est comme un peu partout dans Paris, c'est l'atmosphère étouffante de la circulation automobile qui prédomine. On est à un carrefour important, ça klaxonne, ça freine, ça démarre, en deux mots : ça circule. À intervalles réguliers, le grondement sourd du métro aérien s'impose parmi les autres bruits de mécaniques qui ne peuvent rivaliser.

     

    Carrefour Barbès
    Carrefour Barbès-Rochechouart, octobre 2014 

     

    Au début du boulevard Barbès, les caddies des vendeurs à la sauvette répandent une odeur de charbon de bois et, selon la saison, de maïs grillé, de popcorns ou de marrons chauds. Bien évidement, cela s'accompagne de la ritournelle rituelle "Chaud-maïs-chaud!" qui anime les coins de rue des quartiers populaires. Très bientôt ce seront des odeurs de brasserie que l'on sentira, quand s'ouvrira la brasserie qui va remplacer le magasin Vano disparu dans un incendie (photo ci-dessus). C'est ici que se commercent des cigarettes de contrebande que les vendeurs écoulent au cri de "Marlboro blend!".

     


    "Sounds of Boulevard Barbéscapture par Des Coulam pour son projet d'exploration sonore Soundlandscapes 

     

    Engageons-nous boulevard de la Chapelle, longeons le coté pair de la station de métro, oublions le coté impair faisant continuellement office d'urinoir. C'est jour de marché (mercredi ou samedi), à travers la foule compacte de clients, vous sentez les sympathiques odeurs d'un marché où dominent les primeurs. Ici, dès que la saison commence, on piétine, tout au long du marché, des peaux d'orange odorantes, reliefs des petits appâts à clients. Les vendeurs hèlent le chaland, rivalisant entre étals à qui charmera le mieux la clientèle par ses appels aux bonnes affaires. Avançons jusqu'à  ce vendeur qui a la voix qui porte plus que toutes, vous le reconnaissez facilement, ce roi des crieurs se distingue en portant une étrange couronne faite d'un sac plastique bleu qu'il porte en bandeau. Tournons après son stand, glissons-nous entre les étals et sortons du marché. 

     


    "Sounds of the Marché Barbès" Soundlandscapes

     

    Une fois franchie la foule serrée et animée de jeunes hommes, faisant là quelques menus commerces pas toujours recommandables, remontons la rue de la Charbonnière et celle de Chartres pour arriver rue de la Goutte d'Or. On a le loisir de passer devant plusieurs pâtisseries orientales où l'air s'emplit de miel et d'amande. À l'angle des rues de la Goutte d'Or et des Gardes, l'air se charge des ferments de houblon et d'orge que la brasserie de la Goutte d'Or laisse échapper.
     
     

    JuppéFaisant fi du bruit et de l'odeur et n'écoutant que son courage, Alain Juppé, alors député de Paris, boit, très naturellement, à la fontaine Wallace de la rue de la Goutte d'Or, lors d'un reportage télévisé en 1989 

     

    Profitons que la grille de la Villa Poissonnière soit ouverte du coté de la rue de la Goutte d'Or et pénétrons dans ce petit havre de verdure ou l'on peut entendre des chants d'oiseaux cachés dans la verdure dense des petits jardins qui bordent ce passage privé. Il y a quelques années encore, on pouvait entendre ici la voix d'Alain Bashung qui y demeura à la fin de sa vie. On arrive à la rue Polonceau et on peut sentir le délicat parfum du chèvrefeuille géant qui couvre le muret d'une ancienne maison de meunier, dernier vestige de la Butte des Couronnes. Descendons la rue Polonceau et faisons une incursion au numéro 35 où se cache le jardin collectif l'Univert qui nous offre des senteurs de campagne bien rares par ici.

     

    Villa Poissonnière l'Univert Jardin de friche, rue Cavé
    Villa Poissonnière (2014) - Jardin de l'Univert, 35 rue Polonceau (2013) - La Goutte Verte, rue Cavé (2013) 

     

    Descendons encore la rue pour arriver au carrefour formé par les rues Affre, de la Charbonnière, de la Goutte d'Or, de Jessaint, Pierre l'Ermite et Polonceau. Passons devant les discussions animées où se mêlent français, berbère et arabe, alors une odeur très présente de coriandre et de menthe mêlées se fait sentir, venant des boutiques de grossiste du coin. Ces fragrances d'herbes fraiches vous accompagnent jusqu'au début de la rue Stephenson que nous suivons. La rue Stephenson gronde un peu lors des passages des trains tout proches, et par vent de Sud, la voix si reconnaissable des annonces faites en gare raisonne dans la rue, prolongeant ainsi la Gare  du Nord jusqu'ici.

     


    Musique et danse improvisées à l'angle des rues Myrha et Affre, juin 2013

     

    Tournons dans la rue Myrha, une artère vivante aux étroits trottoirs animés. Devant le marchand de volailles vivantes, la Ferme Parisienne, et malgré l'hygiène rigoureuse de l'établissement, une odeur incongrue de basse-cour s'offre à nous, comme un lointain souvenir d'un temps ou le quartier n'était qu'une butte à vocation agricole et couronnée de moulins. Une fois passé devant l'odeur de pain de la boulangerie Tembely, laissons à gauche le square Léon et ses cris d'oiseux et d'enfants, et tournons dans la rue Léon à droite et apprécions le fumet du couscous algérien du bar-restaurant Les Trois Frères (cité dans le New-York Time, excusez du peu). Tournons encore, rue de Suez et de Panama, pressons le pas pour éviter l'infâme urinoir en plastique qui trône au croisement de ce deux rues, placé là pour tenter d'endiguer les épanchements des amateurs de bières devisant dans ces rues, et poursuivons jusqu'à la rue des Poissonniers. Une rue des Poissonniers toujours bien nommée quand les vendeuses à la sauvette proposent sur leur étal de carton des poissons séchés, spécialité africaine, qui imprègnent l'air. Prenons à présent la rue Dejean et la rue Poulet, nous faisons alors un détour par Château-Rouge. Ici, se mélangent des odeurs de poissons, de fruits, de viande et d'épices qui s'échappent des magasins vendant des produits maghrébins, orientaux, sénégalais, togolais, nigérien, mais pas que. La foule est dense et très animée, surtout le week-end.

     

    Cavé/Stephenson
    Des notes dans le jardin. Jardin la Goutte Verte, angle des rues Stephenson et Cavé, septembre 2013

     

    Revenons dans la Goutte d'Or et redescendons dans la rue des Poissonniers jusqu'à la rue d'Oran, que nous empruntons. Une odeur de grenier et de vieux livres se fait sentir, c'est que nous sommes derrière la succursale de la maison de vente aux enchères Drouault, sise rue Doudeauville. Au bout de la rue d'Oran, traversons la rue Ernestine et empruntons ce nouveau passage qu'un immeuble enjambe, c'est la dernière rue née à la Goutte d'Or, la rue Maxime Lisbonne. Nous arrivons dans la rue Émile Duployé, cette petite ruelle complètement rénovée est très calme, troublée de temps en temps par les cris d'enfants de l'école attenante. Arrivés vers la rue Ordener, une odeur de café torréfié échappée du torréfacteur Café Lomi vient nous chatouiller les narines. Face à nous s'étire le long mur de la bruyante rue Ordener où bon nombre de graffeurs viennent déployer leur talent et accessoirement répandre une odeur de peinture qui n'aurait pas dépareillé ici parmi les effluves industrielles et chimiques du XIXe siècle.

     

    Duployé
    Rue Émile Duployé (2013)

     

    Sortons un peu de la Goutte d'Or, bien qu'administrativement nous y soyons encore, pour achever notre promenade à deux pas de là, cité de la Chapelle, au Bois Dormoy. Profitons de ce bosquet à demi sauvage que des riverains font vivre, le bois Dormoy connaissant peut-être ses derniers jours. En effet, cette friche aménagée est menacée par un projet municipal qui condamne ce petit jardin coincé entre une rue Marx Dormoy à la circulation ininterrompue et les voies de Chemins de fer du Nord, et ce malgré la mobilisation des habitants du quartier qui voudraient garder cette bulle verte d'où exhale un parfum de sous-bois rafraichissant (une pétition de soutien est ouverte là : "Sauvez le Bois Dormoy !" et également une souscription Ulul pour soutenir sa défense). (Addendum: depuis la publication de cet article, le Bois Dormoy a été sauvé!)

     

    Bois DormoyLe Bois Dormoy (2014)

     

    Cette petite visite pour le nez et les oreilles est un peu rapide et forcément non-exhaustive. Nous aurions pu évoquer les odeurs d'agneau grillé rencontrées ici ou là, les notes de l'orgue de Cavaillé-Coll qui emplissent l'église Saint-Bernard, les parfums de chlorophylle d'une bouffée de cannabis croisée fortuitement, l'animation des cafés les soirs de match, le silence qui s'empare du quartier une fois la nuit venue et rarement interrompu que par les pas d'un promeneur tardif, ou encore les parfums de cuisines de tous les coins du monde qui emplissent délicieusement les cages d'escalier. Nous aurions pu évoquer tellement d'autres choses encore. Mais cette petite ballade est suffisante pour se rendre compte que finalement,  quand on aime la Goutte d'Or et n'en déplaise aux esprits chagrins, c'est aussi pour le bruit et l'odeur.

     

     

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  • Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or

    Tout au long de son histoire, le quartier de la Goutte d'Or a souvent eu mauvaise presse: il est décrit  par Zola dans l'Assommoir comme le sombre théâtre de destins sordides, il est évité par les "bons" Parisiens effarés par la présence des Apaches et de la basse prostitution, il est ensuite considéré comme une "médina" inquiétante et impénétrable, et pour finir il est dépeint comme un quartier trop "cosmopolite" par les amateurs "d'apéritifs saucisson-pinard" émétiques.

    Et la triste et bien injuste réputation de la Goutte d'Or n'a pas été améliorée avec Jeanne Weber, une de ses célèbres habitantes. En effet, la Goutte d'or a vu son nom durablement associé aux crimes de Jeanne Weber, surnommée par la presse d'alors "l'Ogresse de la Goutte d'Or". On peut effectivement rêver meilleure ambassadrice que Jeanne Weber, qui ne fût rien de moins qu'une des plus célèbres tueuses en série d'enfants.

    Nous retraçons ici le parcours de Jeanne Weber à travers ses crimes et l'incroyable et retentissant fiasco médiatique, judiciaire et médico-légal qui entoura l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or.

     

    Marcel Jean, Juliette, Lucie et Marcelle

    Jeanne Marie Moulinet nait le 7 octobre 1874 à Kérity (commune aujourd'hui intégrée à celle de Paimpol), un petit village de pêcheurs dans les Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor). Son père est un pêcheur d'Islande et sa mère est ménagère. Elle a deux frères et deux soeurs plus jeunes dont elle s'occupe avec attention. Sa famille est pauvre et elle ne goûte guère au bancs de l'école. Ses parents décident de l'envoyer à Paris pour soulager la famille d'une bouche à nourrir. À l'âge de quatorze ans, elle quitte sa Bretagne natale avec vingt-cinq francs en poche, les économies familiales de tout un hiver que ses parents lui confient pour partir à Paris.

    Acte naissance Jeanne Moulinet
    Acte de naissance de Jeanne Moulinet (cliquer sur les images pour agrandir)

    Arrivée à Paris, elle exerce différents petits métiers, et notamment celui de bonne d'enfants chez un architecte avenue de Clichy, où elle s'occupe des cinq enfants de la famille. C'est dans le quartier de la Chapelle que Jeanne rencontre son futur mari, Jean Weber. Ce dernier est un enfant de la Chapelle, il est né au 4 rue Martin (aujourd'hui rue Caillié), il a trois frères, Charles, Pierre et Léon. Jeanne Moulinet et Jean Weber vivent au 38 rue Pajol dans le quartier de la Chapelle quand ils se marient, tous deux mineurs âgés de vingt ans, le 2 juin 1894 à la mairie du 18e arrondissement de Paris. Jean est alors cocher et Jeanne est domestique. Les parents de Jeanne, devenus cultivateurs à Plounez dans les Côtes du Nord, ne font pas le long voyage jusqu'à Paris pour le mariage de leur  fille. La famille Weber est présente pour les noces de Jean et Jeanne Weber. Une partie de la Famille Weber est domiciliées dans le quartier de la Chapelle, les parents de Jean habitent 8 impasse Langlois (voie aujourd'hui disparue qui débouchait au 25 rue de l'Évangile), son frère Léon habite la même impasse et son frère Pierre habite au 7 rue du Pré Maudit (aujourd'hui rue du Pré). 

    8 impasse Langlois
    8 impasse Langlois

     

    signature de Jeanne Moulinet (Weber)
    Signature de Jeanne Moulinet/Weber sur son acte de mariage

     

    Jeanne Weber est une petite femme aux manières un peu rustres, pratiquement illettrée comme en témoigne sa signature sur son acte de mariage. Elle trouve dans cette union, non seulement un mari, mais également une belle-famille avec laquelle elle semble bien s'entendre. Jeanne est enceinte lors de son mariage, celui-ci est sans doute contracté pour "régulariser la situation". Après quatre mois de mariage, les époux Weber ont un premier enfant, Marcel Jean, le 4 novembre 1894. Mais ce dernier décède le 20 janvier 1895 à l'âge de trois mois. La cause de son décès est inconnue. Jean Weber est réputée dans son entourage pour son alcoolisme, aussi on ne s'étonne pas de la faiblesse de cet enfant que l'addiction de son père a rendu vulnérable par hérédité, comme le veulent les théories médicales de l'époque.

    Jean et Jeanne Weber déménagent ensuite, quittant le 38 rue Pajol pour le 49 rue de la Chapelle (aujourd'hui rue Marx Dormoy). Un deuxième fils, Marcel Charles, voit le jour le 9 janvier 1898. Les époux Weber changent à nouveau de domicile et s'installent au 3 rue Jean Robert. Jeanne met au monde une fille, Juliette, le 3 janvier 1900. Après trois jours de maladie la petite Juliette meurt le 22 janvier 1901 d'une pneumonie aiguë. Une fois de plus, on se dit que décidément les alcooliques ne font que des enfants faiblards à la santé précaire.

     

    Rue Jean Robert
    La rue Jean Robert

     

    Le couple s'installe ensuite de l'autre coté des voies du Chemin de fer du Nord, au 8 bis passage de la Goutte d'Or (tronçon de l'ancien passage Doudeauville, aujourd'hui rue Francis Carco). Jean travaille depuis quelques années comme camionneur pour la société de Louis Dotzeler, sise au 19 rue de la Chapelle (aujourd'hui rue Marx Dormoy), alors que Jeanne s'occupe de menus travaux et de garde d'enfants. Depuis la mort prématurée de deux de ses trois enfants, Jeanne est taciturne et tâte un peu de la bouteille. Elle prend soin de son fils Marcel et garde volontiers les enfants de la famille Weber et du voisinage. 

    Le 25 décembre 1902, Jeanne s'occupe de la petite Lucie, fille d'Alphonse Alexandre, un veuf demeurant au 11 rue Jean Robert. Quand le père rentre, Lucie est au plus mal. À 16 heures, en ce jour de Noël, La fillette décède. On diagnostique une pneumonie aiguë.

    Quelques mois plus tard, en 1903, Jeanne Weber se retrouve chez la famille Poyata, laitiers au 8 rue des Amiraux dans le quartier de Clignancourt. Elle s'arrange pour rester seule avec la petite Marcelle Poyata, âgée de trois ans.  On retrouve Jeanne serrant l'enfant sans vie,  sans doute morte… d'une pneumonie aiguë. Quelques jours plus tard Jeanne revient chez les Poyata, elle cherche à entrainer avec elle Jacques, le frère de la défunte Marcelle âgé de quatre ans, mais ce dernier, bien inspiré, prend peur et s'enfuie. La vie reprend son cours, Jeanne s'occupe de son foyer, "très bien tenu" au dire de tous.

     


    Les adresses parisiennes de l'Ogresse de la Goutte d'Or

     

    Georgette, Suzanne, Germaine et Marcel Charles 

    Au mois de mars 1905, Jeanne est à nouveau enceinte. Mais la mort semble soudainement rôder autour de Jeanne. Le 2 mars, alors qu'elle en a la garde, Georgette, la fille de Pierre et Blanche Weber âgée de dix-huit mois, meurt dans les bras de Jeanne Weber. Le diagnostic médical parle de convulsions. Le 11 mars, c'est une autre fille de Pierre et Blanche, Suzanne, âgée de deux ans et dix mois, qui perd également la vie dans les bras de Jeanne Weber. Le 26 mars, c'est la petite Germaine, sept mois, fille de Léon et Marie Weber, qui succombe, toujours en présence de Jeanne Weber. Le 29 mars, c'est à présent le petit Marcel, son fils, qui meurt à l'âge de sept ans. En l'espace d'un mois, quatre enfants Weber, dont le sien, meurent en la seule présence de Jeanne Weber. Cette série de morts suspectes commence à semer des doutes dans l'entourage de Jeanne. On se souvient qu'à chaque fois les personnes présentes sont envoyées par Jeanne Weber hors de la maison sous un prétexte quelconque. On se rappelle avoir retrouvé Jeanne Weber tenant fortement les petits cadavres. On se remémore l'état d'excitation étrange de Jeanne Weber. On débat pour savoir si on a réellement vu des traces d'ecchymose vers le cou des petites victimes. On se souvient, mais dans son entourage proche, on en reste là, on plaint plutôt cette pauvre Jeanne sur qui le sort s'acharne avec beaucoup de cruauté, mais on éloigne tout de même les enfants de peur qu'elle ne porte malheur. La rumeur, elle, ne s'éteint pas.

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Jeanne Weber en 1905 

     

    Jeanne semble accablée de tristesse et son état mental commence à poser question. Ses belles soeurs viennent souvent lui tenir compagnie. Le vendredi 7 avril 1905, Jeanne se retrouve chez son beau-frère Pierre, rue du Pré Maudit (aujourd'hui rue du pré), seule avec le petit Maurice Weber âgé de onze mois, fils de Charles. Elle a envoyé ses deux belles-soeurs la femme de Pierre et la mère de Maurice lui faire une commission dans le quartier. Vingt minutes plus tard, à leur retour elles retrouvent Jeanne Weber serrant l'enfant contre elle. Il est en train d'étouffer et sa mère a bien du mal à l'arracher des bras de Jeanne. Maurice est immédiatement conduit par sa mère à l'hôpital Bretonneau. Après une nuit de soins intensifs, le petit Maurice est sauf. L'étudiant en médecine qui l'ausculte conclut à une tentative de strangulation. Tous les soupçons se confirment, et les belles soeurs de Jeanne sont à présent convaincues de sa culpabilité.

     

    famille Charles Weber
    Charles Weber et sa famille, le petit Maurice est à gauche sur la photo

     

    Le samedi 8 avril 1905, Charles Weber et sa femme vont porter plainte au commissariat de police de la Goutte d'Or auprès du commissaire Monentheuil. Ils accusent Jeanne Weber de tentative d'assassinat sur leur fils Maurice, et relatent les circonstance du drame. Le commissaire reçoit ensuite les époux Pierre Weber qui portent plainte pour la mort de Suzanne et Georgette, leurs deux filles récemment disparues, ils signalent également la mort suspecte de Juliette et Marcel, les enfants de Jean et Jeanne Weber. Juste après, c'est au tour de Léon Weber et de sa femme de porter plainte pour la mort de la petite Germaine. On apprend également que la petite Julie Alexandre aurait pu être une victime de l'Ogresse. Cette fois, il semble que Jeanne Weber va devoir faire face à ses crimes. Jeanne est convoquée au commissariat de la Goutte d'Or, elle nie farouchement tout en tenant des propos décousus, elle se dit victime d'une cabale par "des calomniateurs et d'infâmes gredins". Elle est placée au dépôt et le lendemain elle est interrogée par le juge d'instruction Leydet. Dans les jours qui suivent, elle fait une fausse couche après trois mois et demi de grossesse. 

    On confie au docteur Thoinot, professeur de médecine légale et auteur d'ouvrages de référence, la tâche d'examiner le petit Maurice pour voir s'il y a confirmation du constat fait à Bretonneau et s'il y a lieu de faire procéder à l'exhumation des dépouilles des enfants Weber pour autopsie. La machine judiciaire est lancée. Jeanne Weber est incarcérée à la Prison pour femmes Saint-Lazare. On la soumet à l'expertise psychiatrique qui la déclare ni folle ni hystérique. Le docteur Thoinot et ses collègues procèdent à l'autopsie des quatre enfants Weber le 13 avril 1905. En plus des examens habituels, on procède à une analyse toxicologique. Selon le docteur Thoinot, les résultats ne permettent pas de corroborer l'hypothèse d'une mort par étouffement, et ce pour aucun des enfants.

     

    Thoinot 
    Caricature du professeur Thoinot 

     

    Mais la nouvelle se répand vite dans le quartier et bien au-delà: les enfants Weber, Juliette, Georgette, Suzanne, Germaine et Marcel seraient bien tous morts étouffés par les mains de la "mégère" Jeanne Weber, "l'étrangleuse d'enfants". La presse commence à parler d'une affaire inimaginable impliquant une certaine Jeanne Weber dans le quartier populeux de la Goutte d'Or. Les crimes sont effroyables, mais plus encore c'est le fait q'une femme, mère de surcroit, en fût l'auteure qui choque le plus l'opinion publique. On se dit qu'elle doit être atteinte de folie pour commettre des crimes pareils. La presse s'intéresse de près au "Mystère de la Chapelle". Dans les journaux comme dans la rue, on surnomme Jeanne Weber d'abord "l'Ogresse du Pré-Maudit" (l'adresse de Pierre Weber, là où Jeanne se faire surprendre en train d'étouffer le petit Maurice), mais très vite on l'appelle "l'Ogresse de la Goutte d'Or" en référence à son adresse (passage de la Goutte d'Or).

     

    Jeanne Weber en procès
    Jeanne Weber sur le banc des accusés le 29 janvier 1906

     

    Le 29 janvier 1906 s'ouvre le procès de l'Ogresse de la Goutte d'Or à la Cours d'assises de la Seine, présidé par le juge Bertulus. Jeanne Weber est accusée des meurtres de ses trois nièces, de sa fille et de son fils. Elle nie les accusations portées contre elle. Les témoins sont entendus, on reconstitue les emplois du temps de Jeanne Weber précédant la mort des enfants. Tout accuse l'Ogresse de la Goutte d'Or. Mais le rapport du médecin légiste Thoinot change la donne. On ne sait pas de quoi son morts les enfants Weber, mais la science est formelle: Jeanne Weber n'a pas étouffé ni étranglé ces enfants. On soumet tout de même le dossier à deux nouveaux experts, MM. Brouardel et Vibert, qui renoncent à se prononcer faute d'éléments probants. L'accusée est acquittée, Jeanne Weber ressort libre.

    Mais elle est désormais bien seule, son mari est le plus souvent pris par la boisson et ne rentre qu'épisodiquement à la maison. Jeanne se met également à boire de plus en plus. Les Weber, salis par l'affaire, quittent tous la Goutte d'Or et la Chapelle pour s'installer dans d'autres quartiers parisiens. Tout comme la famille Weber, les habitants de la Goutte d'Or et de la Chapelle, lui vouent une haine farouche. Sur son passage, on l'insulte, on l'invective, on lui crache dessus. Cependant, dans la presse on débat de la culpabilité de Jeanne Weber. Pour beaucoup, il n'y a aucun doute possible, elle est coupable et mériterait de goûter à la lame de la guillotine. Mais il se trouve des défenseurs qui, confiant dans la vérité scientifique du docteur Thoinot et de ses confrères, ne voit dans cette affaire que le calvaire d'une mère privée de ses enfants et injustement salie sur la place publique, la mort de ses nièces n'étant qu'une funeste coïncidence. Le quotidien conservateur Le Matin va devenir un des plus grands défenseurs de Jeanne Weber. Ce quotidien va être un soutien de poids, défendant jusqu'au bout cette "malheureuse Jeanne Weber" et allant même jusqu'à organiser plusieurs fois des collectes d'argent pour lui venir en aide. Mais il n'est pas le seul, le Petit Journal, notamment, lui dispute les faveurs de Jeanne Weber. En effet, cette dernière ne rechigne pas à répondre aux interviews et à poser devant les objectifs.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or 
    Jeanne Weber posant pour Le Matin, édition du 29 avril 1907 

     

    Auguste

    L'affaire de l'Ogresse a fait grand bruit, bien au-delà de la Goutte d'or. Les journaux de France mais aussi du monde entier ont relaté l'histoire de Jeanne Weber. Ainsi en lisant son histoire dans la presse, Sylvain Bavouzet, cultivateur à Chambon dans l'Indre, est pris de compassion pour cette femme que la vie n'a pas épargnée. Il croit fermement à son innocence. Il écrit à Jeanne et la supplie de venir s'installer chez lui pour… élever ses enfants! Jeanne voit là un échappatoire qui tombe à point nommé. Mais son mari Jean ne veut pas tenter l'aventure d'un nouveau départ en province, trop attaché à son travail. On oublie la proposition.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Sylvain Bavouzet

     

    Le 10 novembre 1906, on repêche dans la Seine, quai Malaquais, une femme qui prétend avoir été dévalisée et jetée au fleuve par un Apache (surnom des voyous de l'époque). Conduite à l'hôpital de la Charité, elle dit s'appeler Jeanne Moulinet et demeurer au 19 rue de la Chapelle (en réalité le lieu de travail de Jean Weber). Un suicide inavoué? Aucun journal qui relate l'affaire, ne fait le rapprochement entre Jeanne Moulinet et Jeanne Weber, pas même Le Matin qui profite plutôt de cette nouvelle pour fustiger une justice trop laxiste. 

    Le 30 décembre 1906, alors qu'elle vit au ban de la société, installée à présent dans un hôtel garni du boulevard de la Chapelle, Jeanne va se suicider en se jetant du haut du pont de Bercy. Sa tentative est vaine, en sautant, jupe et jupons se sont gonflés d'air et font office de bouée qui la maintiennent en surface. Hébétée mais saine et sauve, elle est repêchée dans l'eau glacée de la Seine, et est reconduite à son domicile.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Le Radical, 1er janvier 1907

     

    Après cet épisode, Jeanne accepte finalement la proposition de Bavouzet et part seule pour Chambon le 13 mars 1907. Sylvain Bavouzet et Jeanne Weber conviennent qu'elle sera présentée comme une cousine de feu Mme Bavouzet et qu'elle portera le nom de Jeanne Glaize. Jeanne devient vite la maîtresse de maison et s'occupe avec beaucoup d'attention des enfants Bavouzet, Germaine âgée de seize ans, Louise âgée de onze ans et Auguste, un garçon de neuf ans qu'on dit plein de vie.

    Le 17 avril 1907, Auguste Bavouzet se sent un peu faible en rentrant de l'école. Jeanne Weber le met au lit et le veille. En rentrant le soir, Sylvain Bavouzet et ses filles trouvent Jeanne penchée sur le petit Auguste, suffocant. Son père et Jeanne le veille toute la nuit. Le lendemain matin, alors que Sylvain est parti chercher du lait frais dans une ferme voisine pour son fils et que les deux soeurs Bavouzet sont envoyées faire une course à l'extérieur de la maison, Jeanne Weber se retrouve seule avec l'enfant. Au retour de Sylvain Bavouzet, le petit Auguste est mort. On néglige les traces rouges sur le cou de l'enfant, et on enterre Auguste sans explication pour sa mort.

     

    Jeanne Weber veillant sur Auguste Bavouzet
    Jeanne Weber "veillant" sur Auguste Bavouzet

     

    Mais le doute est forcément présent à l'esprit de Sylvain Bavouzet qui connait le passé de Jeanne Glaize-Weber. Il se confie à ses filles mais leur demande de garder le silence. Deux jours après l'enterrement de son frère, Germaine Bavouzet rompt la promesse faite à son père et se rend à la gendarmerie pour dénoncer Jeanne Weber et fait part de sa peur d'être, elle ou sa jeune soeur, à son tour la victime de l'Ogresse.

    Les gendarmes mènent discrètement l'enquête, l'accusée n'a-t-elle pas été blanchie par la justice ? Il  pourrait s'agir, encore, que d'une pure coïncidence. Mais l'affaire se sait, on télégraphie aux journaux parisiens. Le Matin envoie un journaliste sur place pour interviewer Jeanne qui clame son innocence. On procède à l'autopsie du petit Auguste. Les docteurs Audiat et Bruneau de Châteauroux sont chargés de cette tâche. Il est constaté des ecchymoses et des marques de strangulation autours du cou de l'enfant. La rumeur enfle, l'Ogresse de la Goutte d'Or aurait frappé à nouveau. Le parquet de Châteauroux se charge de l'affaire. Mais voilà qu'une autre plainte vient de Paris. On apprend que la famille Poyata, aurait été aussi victime de l'Ogresse de la Goutte d'Or en 1903, dans des circonstances similaires aux autres affaires. Une autre affaire   remonte en surface, Paul Alexandre, l'Oncle de la petite Lucie, dépose plainte à Paris contre Jeanne Weber, alors qu'on avait ignoré la plainte précédente. Voilà qui complique sérieusement les choses pour Jeanne.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or 
    "La vacherie Poyates (Poyata) ; Les mains de la Weber" Le Matin du 1er mai 1907

     

    Jeanne Weber est arrêtée et incarcérée. Cette fois, il semble que Jeanne Weber ne pourra pas échapper aux fourches caudines de la justice. D'autant, que le juge Belleau en charge de l'instruction est fermement convaincu de la culpabilité de Jeanne. Mais c'est sans compter le professeur Thoinot, ce médecin légiste qui a permis l'acquittement de Jeanne. Car le rapport d'autopsie des légistes de Châteauroux sonne comme le terrible révélateur de l'erreur du médecin parisien. Alors le docteur Thoinot  remet en question les conclusions et les compétences des docteurs Audiat et Bruneau. Il diffame publiquement ses confères de province. Il obtient la possibilité de refaire l'autopsie du petit Bavouzet. Il conclue à une mort due à une fièvre typhoïde. L'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or change alors de nature et vire au procès national de la justice et surtout de l'expertise médico-légale. Le monde de la médecine légale et de la criminologie se déchire. On s'invective par revues interposées, on en appelle au conseil de l'ordre, on débat à l'Académie de médecine, les grands pontes comme Lacassagne s'en mêlent, on publie des articles scientifiques, on fait même des expériences sur des lapins! Finalement, les professeurs Brissaud, Lande et Mairet mènent une troisième autopsie pour clore la querelle des experts.

     

    Le petit Journal

    "L'"Ogresse" Jeanne Weber. Crime ou fatalité?" Le Petit Journal Supplément Illustré du 12 mai 1907

     

    Une fois encore, c'est la science qui parle: Jeanne weber est innocente et accessoirement l'honneur de Thoinot est sauf, pour l'instant. Un non-lieu est requis par la défense de Jeanne Weber. Le 4 janvier 1908 le non-lieu est ordonné et Jeanne Weber est libérée. Jeanne est innocentée une deuxième fois par la justice, une deuxième fois grâce au secours de la médecine légale. Mais la colère gronde dans le peuple. On dénonce la complicité de la justice et de la médecine avec l'Ogresse de la Goutte d'Or. On peste dans les campagnes: c'est Paris et ses grands professeurs qui veut écraser la province et ses modestes légistes! Mais là encore, on prend la défense de Jeanne Weber dans la presse, Le Matin en tête. 

     

    Crocs et Griffes
    Tribune sur le comportement des journaliste dans l'affaire Jeanne Weber, parue dans Les Temps nouveaux du 11 janvier 1908

     

    Marcel

    Grâce à l'intervention de son avocat depuis toujours, Maitre Henri-Robert, et du journal Le Matin, soutien indéfectible de Jeanne Weber, M. Bonjean, juge au Tribunal de la Seine et président de plusieurs oeuvres de bienfaisance, accepte de prendre en charge Jeanne Weber. Mais elle se retrouve finalement démunie et sans aide. Elle se résout à se livrer dans un commissariat et à y affirmer avoir tué le petit Bavouzet et ses neveux et nièces. Mais on ne la croit pas, on met ça sur le compte de la folie. Elle fait un séjour à la prison Saint-Lazare pour vagabondage, le temps de trouver un établissement psychiatrique propre à recevoir une Jeanne Weber à l'équilibre mental jugé précaire. M. Bonjean, convaincu de son innocence, la fait embaucher dans une colonie de l'oeuvre qu'il préside, la Société générale de protection de l'enfance. Mais Jeanne n'y reste que peu de temps à cause de son alcoolisme. Elle retourne à Paris, sous un faux nom pour échapper à la vindicte populaire.

    Pourtant, le 5 mars 1908, elle commet l'imprudence de révéler sa véritable identité à Alfortville. Une foule se forme, on réclame la mort de l'Ogresse. Jeanne échappe de peu au lynchage grâce à l'intervention des forces de l'ordre. Elle tente de nouveau de se suicider, mais des agents de ville déjouent ses projets. Elle se livre à nouveau à la police et réitère ses aveux. Elle est remise au juge Leydet qui avait instruit la première affaire Weber. Devant lui, Jeanne se rétracte. On pense que ses aveux ont été le produit d'un jugement altéré de Jeanne, poussée à la folie par une société hostile. Elle est remise en liberté. Elle se livre alors à la prostitution.

    Le 8 mai 1908, à Commercy dans la Meuse, une certaine Jeanne Moulinet avec un dénommé Boucheri, un ouvrier qui travaille à Sorcy qu'elle a rencontré peu de temps avant, se présentent chez les époux Poirot-Jacquemot, logeurs rue de la Paroisse. Il prennent une chambre dans l'établissement. Jeanne demande aux Poirot la permission de prendre leur fils Marcel avec elle pour dormir pendant l'absence de Boucheri parti travailler. Elle prétend que cela rassurerait son ami très jaloux et calmerait ses propres peurs. On lui confie donc le petit Marcel âgé de six ans. Un soir, une locataire entend des bruits étranges venant de la chambre de Jeanne Moulineau, elle en avertit les propriétaires. On frappe à la porte de la chambre, en l'absence de réponse on ouvre avec un double de la clé. Une scène d'horreur s'offre aux parents du petit Marcel. Le corps de ce dernier gît à coté de Jeanne, des mouchoirs mouillés à proximité de l'enfant. Marcel porte des traces de strangulation et un filet de sang coule de la bouche.

     

    Jeanne Weber, départ pour la prison de St Mihiel
    Carte postale: Jeanne Weber avant son départ pour la prison de St Mihiel

     

    On prévient la police. Jeanne est arrêtée et interrogée par le commissaire de Commercy mais elle reste muette. On procède à l'autopsie de la dépouille du petit Poirot. On découvre que Jeanne à arraché la langue de sa victime avec les dents et l'a ensuite étranglé à l'aide de mouchoirs mouillés. Connaissant l'identité de la suspecte, l'autopsie est menée par le docteur Thiéry et contradictoirement par deux autres médecins afin de "verrouiller" l'enquête.

    Autopsie de Marcel
    Autopsie du petit Marcel Poirot par le docteur Thiéry, dans l'Almanach Illustré du Petit Parisien de 1909.

     

    Cette fois, les résultats de l'autopsie sont formels: Jeanne Weber a tué Marcel Poirot. On envoie Jeanne Weber à la prison de Saint Mihiel dans la Meuse dans l'attente de son procès.

     

    À mort l'ogresse
    "À mort l'Ogresse!… Jeanne Weber, partant pour la prison de St Mihiel, est poursuivie par les cris de vengeance de la foule"

     

    Ensuite, il s'agit  de déterminer si Jeanne est folle ou saine d'esprit. Le célèbre criminologue italien Lumbroso, à qui on montre une photo de Jeanne Weber, affirme que c'est un sujet anormal, "son crâne microcéphale, son front aplati et sa physionomie virile" (sic) font d'elle une "hystérique épileptoïde et crétinoïde" (sic) certainement "issue d'une famille de crétins" (sic). Après l'expertise psychiatrique, Jeanne est finalement déclarée aliénée mentale le 25 août 1908. La "science" tente de se rattraper, mais il est bien tard. De même, Le Matin lâche enfin sa protégée, un peu tard aussi. Le concours aveugle du journal lui valu d'être très fortement critiqué. Il fût l'un des quatre grands quotidiens français pendant le premier quart du XXe siècle, mais dès 1920 il commence à péricliter. Collaborationniste pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Matin sera interdit de publication à la Libération.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Le Journal pointe le revirement du Matin, journal de soutien de Jeanne Weber, édition du 14 mai 1908

     

    Jeanne Weber est internée à Maréville mais elle clame toujours et encore son innocence. L'opinion publique gronde, on est frustré qu'il n'y ait pas eut de procès de l'Ogresse et on dénonce avec force les erreurs fatales d'experts à qui on faisait trop confiance. Le 20 mars 1909, Jeanne Weber est transférée à l'asile de Fains-Véel dans la Meuse. 

     

    Jeanne Weber à Maréville Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    "Je ne suis ni folle ni criminelle" affirme Jeanne Weber depuis l'asile de Maréville

     

    Le 22 avril 1909 le quartier de la Chapelle est en émoi, on y aurait croisé l'Ogresse échappée de son asile de folles. Un envoyé du Petit Journal se met en quête de Jeanne Weber à travers les rues du quartier. Il trouve une femme dont la ressemblance avec Jeanne Weber est troublante. Elle dit avoir habité le quartier et y cherche d'anciennes connaissances. Une foule commence à se former autours de l'inconnue. On reconnait la Weber, l'Ogresse est de retour! La femme proteste. On envoie chercher celui connait Jeanne Weber mieux que personne, son mari Jean qui travaille toujours au 19 rue de la Chapelle. Il arrive alors que la foule devenue dense menace de lyncher l'Ogresse. Mais Jean Weber est formel, même si cette femme lui ressemble, ce n'est pas sa femme. La foule enfin s'écarte et laisse repartir l'infortunée. On télégraphie à l'asile de Fains qui confirme que Jeanne Weber est bien présente dans l'établissement. On ne sait pas si la malheureuse a finalement retrouvé ses anciennes connaissances.

    En 1909 toujours, Jean Weber demande le divorce, car les époux Weber sont toujours mariés. Il n'obtiendra gain de cause que le 5 février 1912. Après son divorce, il se remarie avec Blanche Langlet le 2 juillet 1912. Il s'éteindra à l'âge de soixante-seize ans, le 6 avril 1950 au Kremlin-Bicêtre.

     

    Asile de Fains

     

     

    Toujours en 1909, début août, à Bar-le-Duc le bruit court que l'Ogresse se serait échappée de l'asile de Fains tout proche et qu'elle rôde dans les campagnes alentours. Le 8 août, le correspondant local du Petit Journal se rend à l'asile pour en avoir le coeur net. Il constate que Jeanne Weber y est toujours hospitalisée et est même alitée. Cette fois encore l'évasion de l'Ogresse n'était que fantasme et rumeur.

    En janvier 1910, Jeanne Weber s'évade de l'asile de Fains-Véel, mais cette fois l'information est réelle. Son évasion ne dure que quelques semaines. Elle est arrêtée le 10 février 1910 au Châtelier dans la Meuse, alors qu'elle essayait de se faire embaucher dans une ferme du village. Ce fût là le dernier épisode de la vie  édifiante de Jeanne Weber.

    Le 23 août 1918, Jeanne Weber meurt  d'une "crise de folie" à l'asile d'aliénés de Fains-Véel. Au cours de sa carrière de tueuse en série L'Ogresse de la Goutte d'Or aura tué au moins dix enfants. Sa funeste épopée restera dans la postérité autant par l'horreur de ses crimes que par le fiasco judiciaire qu'elle représente. Mais l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or a surtout été un énorme camouflet pour une médecine scientiste se sentant toute puissante. 

    Et pendant longtemps après la disparition de Jeanne Weber, la Goutte d'Or restera dans l'imaginaire collectif la quartier de l'Ogresse.

     

    Les Faits-divers illustrés
    "La vie (très approximative) de Jeanne Weber" dans Les Faits-divers illustrés du 15 mai 1908

     

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