• Les fans de Stanley Kubrick (The Shining) savent bien qu'il ne faut pas construire sur un ancien cimetière, au risque de réveiller de vieux démons. Mais les édiles parisiens n'en n'ont cure, et ce n'est pas moins de trois écoles qui furent édifiées sur un ancien cimetière. 

     

    j'ai peur 
    "J'ai peur", installation artistique de Claude Levêque, École Pierre Budin

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    N'ayez pas peur, prenez votre cartable, nous allons faire un tour au cimetière de la Goutte d'Or.

     

    Les quatre cimetières

    En effet, dans la quartier de la Goutte d'Or était établit un cimetière, sis au 29 rue Marcadet. C'était là le troisième de la commune de la Chapelle Saint-Denis.

    Le premier cimetière de cette commune dont dépendait la Goutte d'Or avant l'annexion à Paris en 1860, était situé devant l'église Saint-Denys de la Chapelle, sur l'actuelle rue de la Chapelle. Le deuxième fût ouvert en 1704 et se trouvait derrière l'église Saint-Denys de la Chapelle, sur ce qui est aujourd'hui le carrefour formé par les rues de Torcy, de l'Evangile et de l'Olive. 

    Ouvert en 1803 ou 1804, le cimetière Marcadet est d'abord de petite dimension, se limitant à 6 ares et 40 centiares. La commune connait alors un essor démographique considérable, la population passe de 800 habitants en 1800 à 3500 habitants en 1826, date à laquelle la population du village envois une pétition au Ministre de l'Intérieur pour demander un agrandissement de la nécropole. On agrandit donc le cimetière Marcadet en 1828 pour le porter à une surface totale de 41 ares et 11 centiares.

      

    1846 
    Le cimetière Marcadet sur le plan cadastral de 1846

     

    Situé entre la rue Marcadet au Nord, la d'Oran au Sud et la rue des Poissonniers à l'Ouest, le cimetière Marcadet arrive vite à saturation et est rapidement entouré de constructions nouvelles. Rapelons que depuis 1808, les cimetières doivent être implantés en dehors des agglomérations. Il est fermé en 1849 au profit du quatrième cimetière de la Chapelle Saint-Denis construit au Nord du village, au-delà de l'enceinte de Thiers, les "fortifs". Ce cimetière méconnu, à présent parisien, existe toujours, caché derrière le périphérique Porte de la Chapelle. On visitera avec intérêt le site Cimetières de France pour en savoir un plus sur cette nécropole nommée cimetière de la Chapelle, ou encore sur l'excellent blog Paris-Bise-Art

    Après 1860, une trentaine de concessions sont transférées au cimetière de la Chapelle. Le cimetière Marcadet est peu à peu délaissé et envahi par la végétation, offrant à cet endroit une petite parenthèse bucolique dans un quartier alors fortement industrialisé. 


    Sous l'école, le cimetière…      

    Dans l'Assommoir, Zola remet en service ce cimetière pour les besoins de son roman et y enterrer maman Coupeau: "Heureusement, le cimetière n'était pas loin, le petit cimetière de La Chapelle, un bout de jardin qui s'ouvrait sur la rue Marcadet".

     

    L'Assommoir

       

    Mais malgré sa fermeture en 1849, le petit cimetière Marcadet est ouvert de nouveau durant la guerre Franco-prussienne et la Commune de Paris, faute de pouvoir procéder à des inhumations dans les cimetières parisiens hors les murs durant cette période. Ainsi, du 10 septembre 1870 au 19 juin 1871, ce n'est pas moins de 2811 corps, notamment de Communards, qui ont étés enterrés là. 

     

    Sous l'école, le cimetière… "Le vieux cimetière de la rue Marcadet", dessin de M. Giradon, Le Monde Illustré, 6 novembre 1886

     

    Le cimetière Marcadet est définitivement fermé par un arrêté du 18 juillet 1878. Les neuf concessions restantes du cimetière furent transférées au quatrième cimetière de la Chapelle.

     

    La Croix Cottin, raptée par Montmartre 

    Au milieu du cimetière Marcadet était dressée une croix de pierre, la Croix Cottin. La famille Cottin est une des plus anciennes familles de propriétaires de Montmartre et de la Chapelle Saint-Denis ; c'est de cette famille que vient le nom du passage Cottin sis sur le versant oriental de la Butte Montmartre.

     

    1886

    La Croix Cottin dans le cimetière Marcadet abandonné (1886)

     

    Cette croix en pierre a été initialement érigée en 1763 dans le deuxième cimetière de la Chapelle Saint-Denis. À la fermeture de ce dernier, on l'installât dans le cimetière Marcadet. C'est à un certain Philippe Cottin que l'on doit cette croix, comme l'indique l'inscription gravée au pied de la croix (voir ci-dessous).

     

    Croix Cottin

      

    Philippe Cottin était marguillier de la paroisse de la Chapelle Saint-Denis. Il mourut un an après avoir érigé la croix, en 1764. Un marguillier était une sorte de sacristain, il était notamment chargé d'administrer les registres des pauvres de sa paroisse ; c'est également lui qui portait la croix durant les processions. Marguillier était une charge et non pas un métier.

    Trônant au milieu d'un cimetière fantôme dont elle était une des dernières traces, la Croix Cottin avait traversé le temps sans dommage. En 1886, la Société d'Histoire et d'Archéologie "Le Vieux Montmartre", qui s'était attribué le territoire de l'ancienne commune de la Chapelle Saint-Denis comme zone d'action depuis l'annexion à Paris, s'enquit du devenir de la Croix Cottin. 

    Une délégation se rendit sur place en grande pompe pour décider du sort de la croix. On immortalisa la visite comme en témoigne le cliché pris à cette occasion (ci-dessous) qui nous montre la délégation toute de gibus coiffée, posant jusqu'au ridicule autours de la dite croix. 

     

    1886

     Les membres de la Société d'Histoire et d'Archéologie
    "Le Vieux Montmartre" préparant leur forfait devant le Croix Cottin

     

    Les sociétaires obtinrent des autorités municipales la conservation du monument. Ils décidèrent de transférer la Croix Cottin sur le parvis de l'église Saint-Pierre de Montmartre. Ce qui fût fait en 1887. Lucien Lombeau, auteur érudit d'une série d'ouvrages de référence consacrée aux communes annexées à Paris en 1860, déplora cette confiscation d'un vestige du village de la Chapelle Saint-Denis. Lombeau préconisa qu'on la déplaça au quatrième cimetière de la Chapelle Saint-Denis, arguant qu'elle fût initialement dressée pour un cimetière et que Montmartre n'était pas sa patrie.

    Mais le savant ne fût pas entendu et depuis la Croix Cottin est toujours sur le parvis de Saint-Pierre de Montmartre, voyant défiler des hordes de touristes indifférents à cette relique de pierre. Mais pardonnons à la Société d'Histoire et d'Archéologie "Le Vieux Montmartre" qui a eut au moins le mérite d'avoir sauvé un des rares vestiges du 18e siècle de la Chapelle Saint-Denis.

     

    La Croix Cottin en exil
    La Croix Cottin sur le parvis de l'église Saint-Pierre de Montmartre

      

    Mortelle l'école!

    L'endroit libéré de ses tombes et de la Croix Cottin, Le Conseil municipal de Paris prend la décision de construire un groupe scolaire sur les terrains de l'ancien cimetière Marcadet. Cette nouvelle affection du terrain est votée lors de la séance du 25 juillet 1888, le coût de l'opération est estimée à la somme de 517545 francs de l'époque (équivalent à un peu plus d'un million d'euros).

    C'est donc sur le cimetière Marcadet que sont installées les trois établissements scolaires actuels:

    - École maternelle Marcadet, 29 rue Marcadet

    - École élémentaire publique Pierre Budin, 5 rue Pierre Budin

    - Ecole élémentaire publique d'Oran, 18 rue d'Oran

     

    29 rue Marcadet 
    29 rue Marcadet, entrée du cimetière de l'école maternelle Marcadet

           

    En 1890, la petite impasse du Cimetière, qui commence face au 51 rue des Poissonniers et butte contre le coté ouest du cimetière, prend le nom d'impasse d'Oran, en référence à la rue éponyme toute proche. On efface là les souvenirs du cimetière disparu. En 1906, l'impasse d'Oran est prolongée jusqu'à la rue Léon, elle-même nouvellement prolongée jusqu'à la rue Marcadet. En 1912 elle est nommée rue Pierre Budin en hommage au professeur de médecine spécialisé dans la petite enfance. La rue partage alors en deux le groupe scolaire, de nouveaux bâtiments sont construits, notamment l'école Pierre Budin.

     

    Rue Pierre Budin
    Rue Pierre Budin

     

    Malgré les nombreuses transformations opérées sur ces établissements scolaires, si l'on regarde l'ensemble formé par les trois écoles sur un plan, on retrouve quasiment le tracé de l'ancien cimetière de la Chapelle Saint-Denis. La configuration actuelle de ces écoles vient donc du tracé d'un cimetière ouvert deux siècles plus tôt.

     
    Sous l'école, le cimetière…  Sous l'école, le cimetière…
    Plan des écoles construites sur le cimetière Marcadet

     

    Préalablement, l'endroit a été dûment débarrassé des restes de ses anciens hôtes, donc cela devrait éviter aux jeunes élèves de la Goutte d'Or de croiser quelques âmes en peine. Pas si sûr… 

     

    Le retour des trépassés

    Lors de travaux pour améliorer les plantations dans la cour de l'école des filles de la rue Pierre Budin (actuelle école élémentaire Pierre Budin), conduits en août 1924, les ouvriers firent une macabre découverte. En creusant des tranchées, les ouvriers mirent à jour une grande quantité d'ossements. On compris alors que les corps ensevelis en 1870-1871 avaient été oubliés et étaient restés sur place. On exhuma ce que l'on pu et les restes furent envoyés à l'ossuaire municipal.

    En septembre 1934, d'autres travaux, coté Marcadet, donnent encore lieu à de sinistres découvertes. Les os mis à jour étaient cette fois en petite quantité. L'ensemble des restes fût enterré dans une boite en bois à l'endroit où on les trouva, soit dans la cour de l'école!

    On se rendit alors à l'évidence, l'ensemble des sols du groupe scolaire était truffé de squelettes de Communards et autres morts restés là quelques décennies plus tôt. Ils y sont toujours.

     

     

     

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  • Le quartier de la Goutte d'Or s'est développé au XIXe siècle autours de petites et moyennes industries. On a gardé le souvenir des usines Pauwel ou Cavé. Mais on ignore souvent que parmi ces industries, une activité a été particulièrement florissante, celle de la fabrique d'instruments de musique, et plus particulièrement la facture de pianos.

     

    A. Bord

     
    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Mais ne nous y trompons pas, si beaucoup de fabriques, essentiellement des ateliers d'assemblage et de finition, étaient situées dans le quartier, on n'y vendait que peu d'instruments. En effet, la Goutte d'Or n'était alors pas un secteur commercial, mais plutôt industriel. Aussi, la plupart des sociétés disposaient ici de leur usine ou de leurs ateliers, alors que leur point de vente et/ou de location se situaient plus au centre de Paris, le plus souvent dans le 9e arrondissement où se concentrait ce type de commerce. Assurément, la clientèle ayant les moyens d'investir dans un piano ne se serait pas aventurée à aller à la Goutte d'Or. Les ouvriers des manufactures, eux, y vivaient.

     

    Philippi

      

    Pleyel est un des premiers à s'installer dans les environs au début du XIXe siècle, dans la rue des Portes Blanches**, la production se délocalisera ensuite à Saint-Denis. Le carrefour Pleyel gardant le souvenir de ce facteur célèbre disparu en 2013. À sa suite, toute un cohorte d'ateliers de pianos va se développer dans le quartier. D'ailleurs, beaucoup de ces entreprises sont créées par d'anciens facteurs ayant exercé chez Pleyel.

     

    Pleyel

    Les ateliers Pleyel rue des Portes Blanches en 1828

     

    La rue des Poissonniers était l'axe central de cette production, concentrant tout au long de son parcours de nombreux facteurs de pianos. La plus remarquable de ces manufactures est sans conteste la société A. Bord au 52 rue des Poissonniers, qui fût un des premiers fabricants au monde de pianos, sa production totale se comptant en dizaines de milliers d'unités, plus encore que des marques connues comme Pleyel ou Gaveau. On trouvera une intéressante histoire de cette manufacture de pianos par ici.

     

    Rue des Poissonniers A. Bord

    La rue des Poissonniers vers 1900. On aperçoit l'entrée de la manufacture A. Bord sur la droite.

    L'immeuble de rapport qui le jouxte, à sa gauche sur la photo, a été construit par la société de facteurs Bénard, Champ & Cie en 1900.

     

    A. Bord

     Magasin A. Bord, 14 bis boulevard Poissonnière

     

    A. Bord

     

    A. Bord

      

    Dans ce secteur d'activité alors très concurrentiel, les raisons sociales évoluent très vite. Certaines sociétés sont difficiles à cerner tant les associations changent au fil du temps, comme les sociétés formées par les facteurs Ansel, Benard, Champ, Hanel, Rameau, Schreck et Yot que l'on retrouve associées dans différentes combinaisons et à différentes adresses. Ces sociétés se regrouperont sous le label de Société des facteurs de pianos de Paris, une forme de coopérative ouvrière de travail. Mais dès la fin du XIXe siècle  le nombre de manufactures diminue rapidement. Néanmoins, l'activité perdure jusqu'avant la Première Guerre mondiale, avec des ateliers comme Bénard, Champ & Cie ou A. Bord qui résiste et continue son activité ici jusqu'en 1913, en plus de son usine de Saint-Ouen.

     

    Corbéel

     

    Il faudrait un blog totalement dédié pour retracer précisément l'histoire de ces facteurs d'instruments de musique ainsi que celle de leurs fournisseurs. Aussi nous nous limitons ici à lister ces manufactures (voir carte et tableau plus bas) et de reproduire quelques illustrations. Il serait intéressant qu'un travail de recherche approfondi sur ce sujet soit mené et ainsi conserver la mémoire de cette histoire ouvrière locale. D'autant que les transformations urbaines de la fin du XIXe et au début du XXe siècle ont effacé les traces de ces fabriques. Seule subsiste la façade des ateliers d'Adolphe Sax, datant de 1910 et modifiée en 1949 par les établissements Selmer, au 84 rue Myrha, pour témoigner des manufactures instrumentales du quartier. 

     

    Sax

      

    Selmer 84 rue Myrha 1949

    Établissement Selmer, 84 rue Myrha, en 1949 après surélévation de deux étages de l'immeuble de Sax. La maison Selmer a fermé son unité de fabrication de la rue Myrha en 1981

     

    84 rue Myrha

    84 rue Myrha, août 2015

     

    Selmer 1978

    Guy Le Querrec, "Manufacture de Fabrication de Trompettes SELMER.Rue Myrha, Paris.Septembre 1978", Agence Magnum

     

    Barbe et Cie

    Maison Barbe et Cie, 36 rue de la Goutte d'Or

     

    Une fois n'est pas coutume, nous débordons du quartier de la Goutte d'Or afin de mieux rendre compte de la concentration de cette activité dans ce secteur, à la frontière des communes de Montmartre et La Chapelle Saint-Denis jusqu'en 1860, et séparation des quartiers administratifs de Clignancourt et de la Goutte d'Or depuis.

     

    Localisations des productions d'instruments de musique dans le secteur de la Goutte d'Or 

     

    Le tableau ci-dessous regroupe l'ensemble des facteurs d'instruments de musique et fabricants de pièces et mécaniques pour instruments de musique sis dans le quartier de la Goutte d'Or et aux alentours immédiats.

     

     NomAdresse de production
    Adresse de vente
    ActivitéDate*

     Angenscheidt

    Angenscheidt

     10 rue des Gardes

    (correspondrait au 20 rue des Gardes, adresse disparue)

     105 faubourg Saint-Denis  Piano  1850-1862
     Association ouvrière "Instruments de musique"

     37 rue des Poissonniers**

       Syndicat  1840-1850

     Ballagny

     (F.)

     3 rue des Gardes    Piano  ?-1922

     Barbe et Cie

     (Armand Barbe)

    Barbe et Cie

     36 rue de la Goutte d'Or    Manufacture générale d'instruments de musique ?-?

     Benard Champ & Cie

    Benard Champ & Cie

     54 rue des Poissonniers

    (coopérative ouvrière)

       Piano  1913

     Bord A.

     (Antoine Guillaume)

    A. Bord

     64 puis 52 rue des Poissonniers  14 bis boulevard Poissonnière  Piano  1863-1913

     Carembat

     (Paul Louis Philibert)

     12 rue des Poissonniers

    (adresse disparue avec le percement de la rue Richomme)

       Piano "finisseur"  ?-1877

     Champ Rameau

    Champ Rameau

     54 rue des Poissonniers    Piano 1878-1913

     Corbéel

     (Jules Henri)

     12 rue de la Goutte d'Or     Fabrique de claviers pour orgues et pianos  1828-1884
     Coutillac & Cie  41 rue des Poissonniers**    Piano  1868-1876

     Dauer

     (Charles)

    Dauer

     31 rue Doudeauville      ?-1881

     Duval

     (Émile)

     4 rue Dejean**    fabricant de "tendeurs pour chanterelles"  

     Fabre

     (Gabriel)

    Fabre

     

     32 boulevard Barbès**    Édition musicale et réparation d'instruments  1896-1910

     Gervex

     (Félix)

    Gervex

    Gervex

     49 puis 23 rue des Poissonniers**

    (père du peintre Henri Gervex)

     34 rue Richer

     4 rue de Montholon

     Piano

     1854-1864(?)

     1878-1895

     Gohin

    D'ébène et d'ivoire

     14 rue des Poissonniers puis 85 rue Myrha**

       Cuivres

     1863-19??

     Hanel Ansel & Cie

    Hanel Ansel & Cie

     54 rue des Poissonniers

       Piano

     1873-1884

     Hanel Benard & Cie

    Hanel Benard & Cie

     54 rue des Poissonniers

     rue Lafayette  Piano

     1888-1897

     Heppenheimer

     (Augustin Louis)

     48 rue Marcadet**, puis 58 rue des Poissonniers, puis 35 rue Doudeauville

    (représentant syndical des facteurs d'orgues et de pianos, conseiller prudhommal, conseiller municipal de Paris et conseiller général pour le quartier de la Goutte d'Or)

       Piano

     ?-?

     ?-?

     ?-1908

     

     Herman-Vygen

     père et fils

    Herman Vygen

     10 rue des Gardes

    (correspondrait au 20 rue des Gardes, adresse disparue)

     53 rue Notre-Dame-de-Nazareth

     41 rue du faubourg Saint-denis

     Piano et accordeur de piano  1851-1858

     Heywang

    (Georges Gustave Adolphe)

     20 rue Marcadet

    (adresse disparue avec le prolongement de la rue Léon)

       Piano  1862-1865

     Pauch

     (Jean-Frédéric-Paul)

     4 rue des Cinq Moulins

    (auj. 8 rue Stephenson)

    15 rue des Martyrs  Piano  ?-1857 

     Philippi Frères

    Philippi Frères

     2 rue Dejean***

    (auj. 80 rue Doudeauville)**

     6 rue Lafitte  Piano  1864-1889

     Pleyel

    Pleyel

     rue des Portes Blanches** (ateliers)  22-24 rue Rochechouart /rue Richelieu  Piano  1828
     Polinat Coqueval  18 rue d'Alger (auj. rue Affre)    Fournitures métalliques (clefs, cordes, charnières...) pour pianos et orgues   1858

     Pourtier

     (L.)

     63 boulevard Barbès    Consoles et appliques pour pianos  1889-1893

     Radenez & Cie

    (Charles Joseph)

    Radenez

     40 rue Polonceau  8 rue Richelieu  Piano  1851-1870

     Sax

     (Alphonse)

    Sax

     84 rue Myrha**

     50 rue Saint-Georges

     Cuivres

     Piano

     1910-1929

     Scholtus

     (Pierre)

    Scholtus

     10 rue des Gardes

    ( auj. correspondrait au 20 rue des Gardes, adresse disparue = square Léon)

     1 rue Bleue

     9 rue Cadet

     Piano  1848-1858

     Schwander

    (Jean)

     8 rue des Cinq Moulins (auj. 16 rue Stephenson)

    puis rue de l'Évangile

       Mécaniques pour pianos  1857-1863

     Selmer

     (Henri)

    Selmer

     84 rue Myrha**

     (Henri Selmer rachète l'entreprise et la marque A. Sax en 1929. La maison Selmer est toujours en actvité)

     4 place Dancourt

     (auj. place Charles Dullin)

     Cuivres 1929-1981

     Yot Hanel & Cie

    Yot Hanel & Cie

     54 rue des Poissonniers

       Piano 1875-1876

     Yot Schreck & Cie, Société des facteurs de pianos de Paris

    Yot Schreck & Cie

     34 puis 66 rue des Poissonniers (coopérative ouvrière)  15 place de la Bourse  Piano  1849 -1876

     

    * Les dates indiquées correspondent à la période attestée à l'adresse indiquée, elles ne rendent pas nécessairement compte de la durée réelle de l’existence de l'entreprise.

    ** La rue des Poissonniers était la frontière entre les communes de Montmartre et La Chapelle avant leur annexion à Paris en 1860. Les numéros impair de la rue des Poissonniers, ainsi que les adresses sises à l'Ouest de cette frontière, se trouvent sur la commune de Montmartre jusqu'en 1860, après ils font parties administrativement du quartier de Clignancourt.

    *** La rue Dejean à Montmartre était la portion de l'actuelle rue Doudeauville entre la rue des Poissonniers et la rue de Clignancourt. Après l'annexion à Paris, cette voie a été absorbée par la rue Doudeauville et la rue Neuve Dejean pris le nom de rue Dejean, celle que nous connaissons aujourd'hui entre la rue des Poissonniers et la rue Poulet.

      

     

    A. Bord

     

     

     

     

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  • À deux pas du 28 rue Affre, un joli immeuble d'habitation se dresse au 36 rue Cavé, face au square Léon. Sur son fronton, on peut toujours lire "MONT-DE-PIÉTÉ" et plus haut "LIBERTÉ-ÉGALITÉ-FRATERNITÉ". Ancien nom du Crédit Municipal, autrement connu comme "Chez ma tante" ou "au clou", le Mont-de-Piété était un office public de prêt sur gage (ce service existe toujours au Crédit Municipal). Le Mont-de-Piété de Paris dont nous connaissons le siège historique rue des Francs-Bourgeois, avait ouvert ici son "Bureau auxiliaire Y".

     

    36 rue Cavé
    36 rue Cavé, 2014

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Gervaise…

    La coutume locale veut que ce charmant petit immeuble fût celui évoqué par Zola dans L'Assommoir, dont l'action se déroule dans la Goutte d'Or. En effet, dans son roman, Zola envoie Gervaise ou la mère Coupeau au Mont-de-Piété y gager le peu de valeurs de la famille. 

     

    "Ca tournait à la dégringolade lente, le nez davantage dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et des bas cependant, des soirs où l'on se frottait le ventre devant le buffet vide, et d'autres où l'on mangeait du veau à crever. On ne voyait plus que maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des paquets sous son tablier, allant d'un pas de promenade au Mont−de−Piété de la rue Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine confite et gourmande d'une dévote qui va a la messe; car elle ne detestait pas ca, les tripotages d'argent l'amusaient, ce bibelotage de marchande à la toilette chatouillait ses passions de vieille commère  Les employés de la rue Polonceau la connaissaient bien; ils l'appelaient la mère “ Quatre francs “, parce qu'elle demandait toujours quatre francs, quand ils en offraient trois, sur ses paquets gros comme deux sous de beurre. Gervaise aurait bazarde la maison; elle était prise de la rage du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses cheveux. C'était trop commode, on ne pouvait pas s'empêcher d'aller chercher là de la monnaie, lorsqu'on attendait après un pain de quatre livres. Tout le saint−frusquin y passait, le linge, les habits, jusqu'aux outils et aux meubles. Dans les commencements, elle profitait des bonnes semaines, pour dégager  quitte a rengager la semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses affaires, les laissa perdre, vendit les reconnaissances."

    (Émile Zola, L'Assommoir. Extrait)

     

    S'il évoque à plusieurs reprise le Mont-de-Piété dans son roman, Zola ne le localise qu'une fois, ce n'est pas rue Cavé mais rue Polonceau. Alors, l'auteur se serait trompé de rue dans son travail préparatoire dont les notes nous sont parvenues ?

     

    Plan Zola
    Esquisse de plan, travail préparatoire pour l'Assommoir d'Émile Zola

     

    Répondons d'emblée par la négative. Zola n'a pas pu mal situer le bureau de la rue Cavé pour la bonne et simple raison qu'il n'existait pas quand l'Assommoir a été édité. En effet, le roman a été initialement publié en feuilleton en 1876, alors que la construction de l'immeuble du 36 rue cavé (architecte Belot) a été décidée et commencée en 1888, le Bureau auxiliaire Y du Mont-de-Piété y a été transféré en 1890.

    Auparavant, et depuis juin 1882, cette annexe de Chez ma tante se situait ni rue Cavé ni rue Polonceau, mais au 21 rue Stephenson (occupé actuellement par le bar Le Mistral Gagnant, l'immeuble date de 1879). Et encore avant, quand Zola rédigeait l'Assommoir, le Bureau auxiliaire Y se situait au 37 rue de la Chapelle (aujourd'hui 37 rue Marx Dormoy, l'immeuble actuel date de 1898). 

     

    21 Stephenson
    21 rue Stephenson vers 1900

     

    Zola a tout simplement inventé l'adresse rue Polonceau, comme de très nombreux éléments du roman. Car, faut-il le rappeler, Émile Zola était romancier, et même s'il s'assurait de rendre le plus réel et crédible possible ses histoires, elles n'en demeurent pas moins de la fiction et ne sauraient constituer des preuves historiques.

     

    Mere Coupeau au Clou
    "La mère Coupeau au Mont-de-Piété", E. Zola, Oeuvres complètes illustrées de Émile Zola ; 1-20. Les Rougon-Macquart : histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire. L'assommoir, 1906, p. 289

     

    Des clous à la chaine…

    Pour l'anecdote, on peut trouver à Paris des immeubles jumeaux à celui de la rue Cavé, dessinés par le même architecte. Le premier se situe au 13 rue de l'Equerre (19e arrondissement), la mention "Mont-de-Piété" y a été effacée. Un autre immeuble identique a été construit au 9 bis rue Bellot (19e arrondissement) mais la façade est légèrement plus étroite que les autres. Et enfin, on peut trouver un immeuble d'angle au 26 rue des Volontaires/196 rue de Vaugirard (15e arrondissement), toujours dessiné sur le même modèle, mais qui a été surélevé depuis par une extension sans grâce qui écrase le petit édifice d'origine en lui faisant perdre toute son élégance initiale. 

    Ces petits immeubles sont les reliquats d'un temps où le Mont-de-Piété essaimait ses succursales et ses bureaux auxiliaires à travers les quartiers populaires parisiens, quartiers où les fins de mois étaient bien difficiles à boucler, comme ceux de Gervaise à la Goutte d'Or.

     

     

     

     

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    La bande la Goutte d'Or

     

    Le 17 avril 2009, un article du journal Le Parisien nous informe qu'une bande de la Goutte d'Or règle ses compte avec une bande de Clignancourt. Voilà une nouvelle qui à priori semble bien inquiétante. Que nous dit cette information ? Est-ce le symptôme d'une époque ? Doit-on y voir une dérive d'un "communautarisme" ? Est-ce là un signe d'un phénomène d'une modernité anxiogène ? "N'était-ce pas mieux avant ?" se demande le brave citoyen. Regardons donc ce qui se passait "avant" pour voir ce qu'il en était. Retournons un siècle en arrière et feuilletons le journal quotidien La Lanterne dans son édition du 10 octobre 1905. Et on y apprend… qu'une bande de la Goutte d'Or règle ses comptes avec une bande de Clignancourt, déjà. Rien de bien nouveau en somme.

     

    Les Faits Divers Illustrés"Les Apaches (du boulevard) de la Chapelle" Les Faits-Divers Illustrés, 22 novembre 1908

    (Cliquer sur les images pour agrandir)

     

    Effectivement, le phénomène de bandes de délinquants attachées à un territoire, en l'occurrence à des quartiers populaires, n'est pas né avec les "bandes de racailles" dans les "cités", ni même avec les "Blousons noirs" des années 1960, mais bien avant, à la Belle Époque, avec les bandes d'Apaches. Car en 1905, le règlement de compte entre la Goutte d'Or et Clignancourt est une histoire d'Apaches. Mais ne nous y trompons pas, les guerriers de Geronimo ne se sont pas installés à Paris pour terroriser les faubourgs, ces Apaches là sont des gars du cru.

     

    La naissance des Apaches 

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or"Conférence apache" Carte postale humoristique

     

    Le nom d'Apaches est associé aux bandes de jeunes malfaiteurs sévissant dans les faubourgs parisiens durant le premier quart du du XXe siècle. Ce nom générique vient initialement de celui de la Bande des Apaches, une bande de Belleville active vers 1900 et dirigée par Léon Magnin. La fascination populaire exercée par la résistance de Geronimo aux États-Unis, le célèbre chef Apache, explique ce choix de baptême.

    On lit souvent que ce vocable d'Apaches serait né sous la plume de deux journalistes, Arthur Dupin et Victor Morris, et qu'il aurait été repris ensuite par des bandes organisées de malfrats pour se définir elles-mêmes. L'historienne Michèle Perrot situe ce baptême en 1902. En fait, cette théorie ne tient pas face à de simples éléments factuels. En effet, initialement il semble que ce soit bien la bande de Magnin qui s'est elle-même donné ce nom, comme en font foi, par exemple, un article du Matin daté du 30 juin 1900 et un autre du 2 août 1900, ou encore un article de l'Aurore du 1er juillet 1900. 

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Matin "Les sauvages de Belleville", 30 juin 1900

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Matin "Arrestation du chef des Apaches", 2 août 1900

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal L'Aurore "Féroces bandits", 1er juillet 1900

     

    Mais cette bande a été vite oubliée et très vite c'est une autre bande de Belleville à qui, à tort semble-t-il, la presse a attribué le nom de Bande des Apaches. Il s'agit de la bande menée par François Dominique, dit Leca, et qui a connu une grande médiatisation avec la figure de "Casque d'Or", une prostituée nommée Amélie Élie qui fit chavirer les coeurs des voyous de Belleville. Suite à cette affaire, une pièce de théâtre "Les Apaches de Paris" de MM. Privat, Lordon et Delille, est créée le 17 octobre 1902 au Théâtre du Château d'Eau. Inspirée par l'affaire de Casque d'Or, la pièce est jouée alors que le procès de la tierce de Leca se tient à la cour d'assises de Paris. Cette pièce sera adaptée en 1952 au cinéma par Jacques Becker, Simone Signoret incarnant pour la postérité le rôle de Casque d'Or.

     

    Casque d'Or
    Amélie Élie, dite "Casque d'Or"

     

    La figure de l'Apache est née. La presse se chargeant ensuite de populariser et généraliser le nom. L'Apache est donc un membre de la pègre des faubourgs, mais se qui le différencie du truand traditionnel c'est sa proximité relative avec les milieux anarchistes, son goût pour les tenues vestimentaires élégantes et son appétence à "se montrer". Son accoutrement s'identifie facilement avec les trois accessoires indispensables au "look" de l'Apache, à savoir: le couteau à cran d'arrêt modifié, la chemise (joliment) froissée et surtout la casquette à trois ponts surnommée la "deffe" ou la "bâche". 

     

    Modigliani
     "Apache" Gouache sur papier de Modigliani(1904)

    Un Apache et sa gigolette
    Un Apache et sa gigolette, Le rire 02 septembre 1911

     

    Mais que fait la police ?

    Si le nom d'Apaches apparait vers 1900, ce phénomène de bande est antérieur. Dès la fin du XIXe, la presse se fait l'écho des méfaits de ces bandes pleines de culot, dont l'âge des membres varie de quinze à vingt-cinq ans.  Le taux de criminalité qui avait un peu baissé jusqu'en 1900 commence à exploser dès 1901, des taux de très loin supérieurs à ceux qu'on peut connaitre aujourd'hui. Le développement du phénomène largement relayé par les presse créé une vraie panique morale dans la population. On a peur de s'aventurer d'abord dans les faubourgs parisiens, mais bien vite c'est dans tout Paris que l'on tremble et même partout en France. Aussi, les Apaches cherchent à contrôler "leur" territoire, et les conflits entre bandes sont légions. La panique gagne plus encore et l'Apache devient le nom qu'on accole à toute forme de délinquance ; on finit par voir des Apaches partout! 

    On reproche aux forces de police leur inaction, leur incapacité à agir, voire leur frousse devant les Apaches. Certains commentateurs de l'époque vont même accuser les pouvoirs publiques et les policiers de complicité active avec les bandes d'Apaches. En première ligne de ces critiques se trouve le préfet Lépine.

     

    Paname est  Apache
    "Paname est Apache" M. Garcia

      

    Louis Lépine est préfet de police de Paris de 1893 à 1897 et de 1899 à 1913, période phare des Apaches. Le préfet Lépine (celui du Concours Lépine, à ne pas confondre avec Jean-François Lépine de la rue éponyme du quartier de la Goutte d'Or) est alors sur la sellette, et est l'objet de bien des railleries et de reproches pour son incapacité à vaincre les Apaches. Politiques et éditorialistes se plaisent à l'accuser de n'être qu'un doux protecteur pour les Apaches. Il trouve tout de même quelques défenseurs et garde la confiance de son ami Clemenceau. Pourtant, Lépine va multiplier les actions pour tenter de venir à bout de ce phénomène, comme la création de la police scientifique (celle qui fût catastrophique dans l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or), ou encore les fameuses "brigades du Tigre" (brigades régionales mobiles). Il va également avoir recours à des méthodes plus originales.

      

    Lépine"M. Lépine protégeant les petits travailleurs et chassant les Apaches (jouet animé)" Le Journal du Dimanche 1902

     

    Attaque!

    Voulant reprendre l'initiative, le préfet Lépine va tester de nouvelles méthodes. Ainsi il généralise l'utilisation de chiens policiers qui avait été expérimentée plus tôt à Neuilly sur Seine. C'est pour lutter contre les Apaches que sont nées les brigades canines en France. Pour rassurer la population qui gronde, on organise des démonstrations  de chiens d'attaque lors de manifestations publiques, on parle de l'initiative dans les journaux, on édite des cartes postales de propagande, on trouve même en librairie Les mémoires de Poum, chien de police, édités en 1913. Ce n'est pas tant qu'elle est efficace, mais cette méthode spectaculaire tend à rassurer le bourgeois en panique.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or Les Apaches à la Goutte d'Or Les Apaches à la Goutte d'Or 
    Chiens d'attaque dressés contre les Apaches, vers 1900-1910 

     

    Les chiens de police
    "Les chiens de police à Paris ; MMrs les Apaches n'ont qu'à bien se tenir…" Le Grand Illustré 17 mars 1907 

     

    Dans les journaux, c'est la surenchère de propositions pour stopper les Apaches. Les uns prônent le bagne, les autres somment les policiers d'abattre systématiquement tout ce qui ressemble à un Apache. On prône beaucoup l'auto-défense armée, comme le Journal du Dimanche qui propose tout un éventail d'armement pour équiper le bon citoyen.

     

    Contre les Apaches  
    "Défendons-nous contre les Apaches" Le Journal du Dimanche 12 mars 1911

     

    Finalement, c'est la Première Guerre Mondiale qui va marquer le plus grand coup d'arrêt au phénomène des bandes d'Apaches. Certes, le banditisme, la criminalité et le proxénétisme n'ont pas disparu après-guerre, mais on ne parle plus spécifiquement d'Apaches à partir des années 1920. L'élégance arrogante des l'Apaches disparaît au profit de tenues plus discrètes.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Extrait d'un article du journal Le Javelot, "Le dernier salon ou l'on cause", 10 novembre 1923

     

    Danse Apache

    Seul souvenir des Apaches qui perdurera, c'est la "danse Apache" qui a connu un grand succès à travers le monde jusqu'au début de la Seconde Guerre Mondiale. Elle est née vers 1910 et a connu ses beaux jours dans les années 1920-1930. La danse Apache est une chorégraphie acrobatique qui mime une querelle violente entre un Apache et sa gigolette.  La danse est sulfureuse et fait scandale, on y voit une incitation au crime et à la débauche. En 1910, les tenanciers de bals publics de Berlin ont décidé de ne plus tolérer dans leurs établissements la "danse des Apaches" déclarée "inesthétique et inconvenante".

     

    Danse Apache
    "Chronique londonienne" revue Akademos (première revue "gay" française) 15 juillet 1909

     

    Danse apache 
    "Danse Apaches" Cartes postales par Alice Huertas

     

     

    Danse Apache, 1934

     

    La Goutte d'Or, territoire apache

    La Goutte d'Or, quartier populaire s'il en est, et haut lieu de la pègre et de la basse prostitution, est évidemment en proie aux Apaches. La partie Sud du quartier est largement investie par des bandes, qui se font et se défont au gré des morts et des arrestations de leurs membres.

     

    Les Apaches à la Goutte d'Or
    Le Matin, 30 septembre 1903

     

    Le boulevard de la Chapelle qui aligne garnis, hôtels douteux et maisons de passe est une des artères les moins sures de Paris. Le soir, les agressions, les crimes et les règlements de compte y sont légions. La rue de la Charbonnière est une voie presque entièrement consacrée à la prostitution, et comme on peut s'y attendre on y croise fréquemment des Apaches en parade. 

     

    CPA boulevard de la Chapelle
    "Boulevard de la Chapelle; Venez donc, beaux bébés roses" carte postale humoristique, 1909

     

    Rue de la Charbonnière
    Le Journal Amusant, 27 décembre 1924

      

    1 rue Fleury
    Deux pensionnaires devant la maison Benoit, "maison de société" au 76 boulevard de la Chapelle/1 rue Fleury
    (remplacé aujourd'hui par le Centre Fleury Goutte D'or-Barbara)

     

    Mais le reste du quartier de la Goutte d'Or n'est pas en reste. Le Bal Polonceau, au numéro 51 de la rue du même nom  et le Bal Adrien, 47 rue Myrha, sont largement investis par les Apaches, on y danse apache et on y joue à l'occasion du couteau ou du pistolet. Ces "bals des vaches" sont évidemment surveillés de très près par les policiers, notamment ceux des "moeurs". Rappelons-le encore, chez les Apaches, on dévalise, on vole, on venge, on tue, mais on a aussi un grand sens de la fête et de la gaudriole!

     

    Bals
    "Les bas-fonds du crime et de la prostitution" par M. Jean, 1899

     

    Rue Myrha
    Fusillade rue Myrha, Le XIXe Siècle, 26 août 1908

     

    La Lionne et la Bande de la Goutte d'Or

    En 1897, quelques années avant Casque d'Or et ses Apaches, une autre figure fit les délices des chroniqueurs. Marie Lyon (ou Lion?), dite "La Grande Marie" ou "La Lionne", est une prostituée dont s'est amourachée la Bande de la Goutte d'Or. Un certain Louis Lochain, dit "Petit Louis", en est le chef ; avec ses camarades Auguste Fauconnier, dit "Le Félé", Auguste le Bastard, dit "Barre-de-Fer", Léon Millet, dit "Dos-d'Azur", Léopold Schmitt, dit "Monte-En-L'Air", et quelques autres, ils écument les débits de boisson et les marchands de comestibles et font main basse  sur les alcools et les victuailles. Leur larcin, quand il n'est pas directement consommé, est revendu à bas prix dans un local s'affichant abusivement comme une "Succursale des Magasins généraux de Paris", au 114 rue de Belleville. 

     

    Rue de Belleville
    Rue de Belleville vers 1900 (le n° 114 est le 2e immeuble en partant de la droite)

     

    C'est La Lionne qui règne sur cette adresse et qui prépare les agapes pour ses voyous d'amants. Car les membres de la Bande de la Goutte d'Or sont tous les amants dévoués de La Lionne et s'accommodent très bien de cette situation. Tout semble aller au mieux pour cette joueuse troupe, jusqu'au 28 avril 1897, jour ou une descente de police vient mettre fin aux frasques de La Lionne et la Bande de la Goutte d'Or. 

     

    La Lionne
    "Une bande joyeuse" La Matin, 30 avril 1897

     

    La nouvelle paraît dans les quotidiens parisiens. C'est ainsi qu'Aristide Bruant, célèbre voisin montmartrois de la Goutte d'Or, découvre l'histoire de Marie Lyon et ses amants dans l'Écho de Paris. L'histoire ne peut pas laisser Bruant insensible, il va s'en inspirer pour écrire une chanson, La Lionne, et faire entrer Petit-Louis, Dos-d'Azur, Monte-en-l'Air, Le Félé et Barre-de-Fer dans la postérité.

     

    La Lionne, d'Aristide Bruant

    Rouge garce... A la Goutte‐d'Or
    Elle reflétait la lumière
    Du chaud soleil de Thermidor
    Qui flamboyait dans sa crinière.
    Ses yeux, comme deux diamants,
    Irradiaient en vives flammes
    Et foutaient le feu dans les âmes...
    La Lionne avait cinq amants.

    Le Fêlé, la Barre de Fer,
    Petit‐Louis le grand chef de bande,
    Et Dos‐d'Azur... et Monte‐en‐l'Air
    Se partageaient, comme prébende,
    Les soupirs, les rugissements,
    Les râles de la garce rouge
    Et cohabitaient dans son bouge...
    La Lionne avait cinq amants.

    Et tous les cinq étaient heureux.
    Mais, un matin, ceux de la rousse,
    Arrêtèrent ses amoureux
    Dans les bras de la garce rousse.
    Ce sont petits désagréments
    Assez fréquents dans leurs commerce...
    Or ils en étaient de la tierce !
    La Lionne et ses cinq amants.

     

     

    Les Tombeurs de la Goutte d'Or

    Si la Bande de la Goutte d'Or du Petit-Louis a disparu avec l'incarcération de ses protagonistes, pour autant, la Goutte d'Or n'est pas désertée, et de nouvelles bandes viennent remplacer celles décimées par les balles des bandes rivales ou par la police. En 1905, c'est les "Tombeurs de la Goutte d'Or" qui règnent sur le quartier.

    Le soir du 9 octobre 1905, pas moins d'une trentaine de membres des Tombeurs de la Goutte d'Or se sont donnés rendez-vous Aux Vendanges de Bourgogne, célèbre salle de bal et de banquet, sise au 14 de la rue de Jessaint. Un fois la soirée achevée, en s'engageant sur le pont de Jessaint, la bande tombe sur Alphonse Sabati, un membre des "Costos (sic) de Clignancourt", une bande d'Apaches rivale. Les Tombeurs entourent le Costo isolé, acculé contre les grilles du pont, et comptent bien en découdre. Il ne doit son salut qu'au passage d'agents qui font leur ronde. Les agents Maréchal et Grière tentent de maitriser Sabati qui brandit son couteau. Ce dernier se retourne contre les agents et plante son couteau en plein dans le coeur de l'agent Maréchal. Mais, comme par miracle, le couteau s'enfonce dans le porte-feuille épais du policier chanceux qui s'en sort indemne. On procède à l'arrestation de Sabati, mais les Tombeurs de la Goutte d'Or comptent bien récupérer leur ennemi de Clignancourt. Des coups de feu sont tirés, un homme s'effondre,  c'est Alphonse Sabati qui est touché, grièvement blessé par une balle dans la poitrine. Le bruit amène les renforts de police et les Apaches s'évanouissent dans la nuit, non sans avoir brisé quelques vitrines de commerces aux alentours.

     

    Rue de Jessaint
    La rue  et le pont de Jessaint vers 1900, au premier plan à gauche la célèbre salle de bal "Aux vendanges de Bourgogne"

     

    Le Manchot

    La Bande de la Goutte d'Or fait toujours régulièrement parler d'elle dans les journaux, Le quartier est incessamment en proie aux cambriolages et est témoin de nombreux règlements de compte, de jour comme de nuit.

     

    La Bande de la Goutte d'Or
    Le Matin, 22 avril 1907

     

    En janvier 1913, le police peut enfin s'enorgueillir d'avoir arrêté, encore, la Bande de la Goutte d'Or. Après Lucien Fauvel pris en flagrant délit de cambriolage rue Jean Robert, c'est au tour de Léon Buiron et de Marcel Brelaut d'être arrêtés. Mais surtout c'est le chef de la Bande de la Goutte d'or qui tombe: Georges Delan, dit "Le Manchot". Amputé d'un bras, perdu à cause d'un coup de fusil reçu dans une expédition nocturne rue du Département en août 1907, Le Manchot était recherché depuis fort longtemps, notamment après avoir tué Camille Artaz, un jeune ouvrier de quinze ans. On retrouvé chez Delan, des armes qui avait été volées au cours de cambriolages commis par la fameuse Bande à Bonnot. La compagne du Manchot, Clémentine Paquet, est mise sous les verrous également. Car dans les bandes d'Apaches, les filles ne sont pas en reste. Elles sont actives avec les hommes Apaches, pas seulement comme "gagneuses", mais elles forment elles-même des bandes "d'Apaches femelles". Une fois encore, les "Zoulettes du 9-3" aujourd'hui n'ont rien inventé.

     

    Les Apaches en Jupons

    Nos sociétés ont tendance à invisibiliser la violence des femmes (des fois qu'elle seraient tentées d'en user pour se défendre!). Toutefois, il existe des exceptions, notamment quand cette violence devient trop flagrante. Parmi ces tapageuses exceptions, les "Femmes Apaches" ont parfaitement su s'illustrer. Du coté de la Goutte d'Or, le boulevard de la Chapelle est certes un territoire Apache, mais il est aussi un territoire des femmes Apaches. Prises dans la violence qui règne le long du boulevard, les filles "en cheveux" savent réagir, se défendre et manier le couteau si le besoin s'en fait sentir. Et si dans la presse elles commencent d'abord à apparaître au coté des Apaches, on voit bientôt poindre des exactions commises par des bandes "d'Apaches en jupons". 

     

    Les Apaches en jupons
    Le Matin, 5 octobre 1910

     

    L'oeil de la Police, un des nombreux journaux à sensation de l'époque, nous livre en une deux de ces histoires de bandes de gigolettes sévissant dans le quartier.

    La première nous raconte l'histoire de Jules Bazet, un garçon épicier demeurant rue des Gardes et qui s'est fait "entôlé par deux belles filles". Bazet se promène un soir sur boulevard Barbès avec la ferme intention de ne pas rentrer seul chez lui. Dans sa quête de compagnie, il croise le chemin de deux belles, "bien habillées" et au pas chaloupé, qu'il s'empresse d'aborder. Il les invite dans un café tout proche. Après un charmante conversation, et mis en confiance, il emmène  nos deux Apaches en jupons à son domicile. Bien mal lui en pris, à peine arrivés dans son modeste garni de la rue des Gardes, les deux invitées se ruent sur lui, le frappent, le jettent à terre et le ligotent "comme un saucisson". La chambre est minutieusement fouillée et les deux filles se s'enfuient avec sept louis d'or et une montre en or, toute la fortune du saucissonné Bazet. On ne retrouvera pas la traces des deux drôlesses.

     

    Boulevard Barbès
    "Entôlé par deux belles filles" L'Oeil de la police, 1908 N°30

     

    Toujours dans L'Oeil de la Police, on apprend les aventures d'un autre homme, Louis Hurel, qui fut aussi une proie des Apaches en jupons. L'histoire se déroule le 18 février 1908 sur le boulevard de la Chapelle, un peu en dehors de la Goutte d'Or vers la rue Philippe de Girard.

     

     

    Apaches en Jupons
    "Apaches en Jupons" L'Oeil de la police, 1908 N°6

     

    Vers minuit, Louis Hurel, mécanicien de Lagny, vient de rendre visite à un de ses cousins qui habite rue Ordener et s'en retourne prendre son train à la gare de l'Est. Chemin faisant, il croise la route de Louise Dufort, dite "La Crevette", de Léontine Chaumet, dite "Titine", de Julie Castel, dite "La Boiteuse", de Juliette Ramey et de Victorine Hirsch. Les cinq filles l'entourent prestement et lui font le coup du Père François (voir une illustration de cette méthode ci-dessous). les Apaches en jupons le dépouille du peu d'argent qu'il possède, de ses vêtements ainsi que de ses chaussures "toute neuves", laissant le pauvre Hurel à moitié nu. Alertés par les cri de ce dernier, deux agents prennent en chasse les bougresses qui s'enfuient dans la rue Philippe de Girard et s'engouffrent dans un immeuble au n°38 de cette rue. Elles se réfugient sur le toit d'un petit hangar en fond de cour. Les agents sur place, bientôt aidés de renforts, mettent plus d'une une heure à venir à bout des Apaches en jupons qui tiennent vaillamment le siège depuis le toit de zinc. On finit par arrêter la bande et Louis Hurel a pu retrouver, entre autre, ses chaussures "toutes neuves".

     

    Le coup du père François
    "Pauvre Léontine; Le coup du Père François" (illustration d'une agression boulevard de la Chapelle, vers la rue de la Charbonnière) Les Faits-Divers Illustrés, 17 octobre 1907

     

    Finissons ces histoire d'Apache dans la Goutte d'Or avec une note plus sympathique, une chanson d'Aristide Bruant pour qui, comme nous avons pu le voir, les Apaches ont été une grande source d'inspiration.

     

     
    Aristide Bruant "Chant d'Apaches"

     

    PS: Amis lecteurs, quoi qu'on en dise, la Goutte d'Or n'est pas une "No Go Zone" et vous pouvez venir vous y promener à votre aise sans qu'aucune bande de la Goutte d'Or ne vienne vous voler vos chaussures "toutes neuves". Promis! 

     

     

     

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    5 commentaires
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    "Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte d'or où je me promenais avec Alain Juppé la semaine dernière, il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur"

    Jacques Chirac, discours d'Orléans, 19 juin 1991

     

     

    Le 28 rue Affre est en plein cœur du quartier parisien de la Goutte d'Or. Et c'est précisément ce quartier que Jacques Chirac évoque dans son fameux (et fumeux) discours d'Orléans où il cite la tristement célèbre expression "le bruit et l'odeur" pour appuyer son discours pour le moins démagogique. Petite phrase symptomatique d'une dérive raciste dénoncée dans la chanson du groupe Zebda Le bruit et l'odeur. Plus de vingt années se sont écoulées, mais le Goutte d'Or reste un quartier que beaucoup de politiques, journalistes et autres éditorialistes se plaisent à stigmatiser.

     

     

    Mais finalement, au-delà de la rhétorique douteuse du candidat Chirac, qu'est-ce qu'on entend et qu'est-ce qu'on sent dans les rues de la Goutte d'Or ? Aurions-nous de forts désagréments olfactifs dans nos rues et nos immeubles ? Serions-nous incommodés par les nuisances sonores ? Qu'en est-il du bruit et de l'odeur à la Goutte d'Or ? Pour nous en rendre compte, faisons ensemble un tour du quartier, l'odorat et l'ouïe en alerte. Nous verrons qu'il n'est pas si désagréable d'y promener ses sens. Mais replongeons-nous d'abord dans le passé du quartier, pour voir qu'il n'a pas toujours été très agréable d'y trainer son nez et ses oreilles.

     

    Les sensations du passé

    S'il est facile aujourd'hui de rendre compte des odeurs et des bruits de la Goutte d'Or, comment rendre compte de ceux d'antan, de ce passé sans trace ? On peut imaginer en partie, à partir d'éléments historiques et géographiques, mais on peut également trouver dans les discours des contemporains des témoignages olfactifs et sonores qui permettent d'appréhender cet environnement. Ou plutôt ces environnements, car les siècles passés ont vu évoluer le bruit et l'odeur dans ce petit territoire qu'on nomme aujourd'hui la Goutte d'Or.

    Remontons au XVIIIe siècle pour commencer notre exploration temporelle et sensorielle dans ce territoire hors de Paris qui dépend alors de la paroisse de Saint-Laurent mais dont la vie est tournée vers la Chapelle Saint-Denis. Nous sommes ici sur la butte des Couronnes. Située à l'Est de la butte Montmartre, la butte des Couronnes commence à accueillir des moulins sur sa crête. Cela lui vaudra de s'appeler ensuite la Butte des Cinq Moulins. Ces moulins viennent tenir compagnie à la vigne de la Goutte d'Or. La colline n'est pas couverte de vignes comme on peut souvent le lire, on sait seulement qu'une vigne aurait été présente au Sud-Ouest du territoire. Ce qui est certain, c'est qu'il existe cabaret implanté au carrefour de la rue de la Goutte d'Or et rue des Poissonniers (aujourd'hui boulevard Barbès) et dont l'enseigne "À la Goutte d'Or" donnera le nom d'abord de la rue éponyme et ensuite du quartier. La Butte des Couronnes se partage donc entre des terres de pâturage, les moulins à plâtre sur la crête (aujourd'hui rue Polonceau),  des carrières de plâtre pour alimenter ces derniers qui commencent à voir le jour au Sud, le Séminaire Saint-Charles (qui dépend du Clos Saint-Lazare qui lui-même forme la frontière Sud de la Butte des Couronnes) qui s'étendait sur le coté impair de la rue du faubourg Saint-Denis, ainsi que des marais malodorants du côté Est (aujourd'hui rue Stephenson et voies de chemin de fer du Nord). 

     

    plan 1739
    Plan du futur quartier de la Goutte d'Or en 1739 (Cliquer sur les images pour les agrandir)

     

    Les voies de communication se limitent alors à quelques chemins. L'actuelle rue des Poissonniers, alors Chemin de la Marée, qui délimite la frontière entre la Chapelle et Montmartre est sans conteste la voie la plus ancienne du quartier, son tracé remonte sans doute au Ier siècle de notre ère. Jusqu'à l'arrivée du chemin de fer, ce chemin a été la route d'arrivée de la marée, venant directement de la Manche par route ou du port de Saint-Denis par la Seine, pour approvisionner Paris en poissons de mer. Il devait régner alentour un fumet pas toujours fameux. Au Nord, la rue Marcadet est déjà là aussi. En 1730 les Messieurs de Saint-Lazare, à qui appartiennent les terre au Sud de la Butte des Couronnes, ouvrent le Chemin de traverse de celui des Poissonniers au faubourg de Gloire (rue Marx Dormoy et rue de la Chapelle), c'est aujourd'hui les rues de la Goutte d'Or et de Jessaint.  Le reste  se limite à quelques petits chemins vicinaux qui relient les moulins au village de la Chapelle Saint-Denis dont ils dépendent. Nous sommes là dans un environnement rural d'une petite paroisse à mi-chemin entre Paris et Saint-Denis. La grande foire du Lendit qui est née dans ce village a été confisquée il y a bien longtemps par la ville de Saint-Denis, en 1444, et La chapelle Saint-Denis ne connait donc plus l'effervescence de cette foire très célèbre et sa cohorte de bruits et d'odeurs.

     

    Plan 1750
    Plan de la partie Sud de la Goutte d'Or en 1750 (Archives Nationales)

     

    L'essor industriel

    À la fin du XVIIIe siècle, ce que l'on ne nomme toujours pas le hameau de la Goutte d'Or voit s'établir une grande nitrière artificielle, ou salpêtrière. À n'en pas douter, cette activité industrielle devait empuantir largement son environnement proche. En effet la fabrication du salpêtre pour la poudre à canon consiste en la formation de nitrate de potassium par décomposition, sur plusieurs années, d'excréments et d'urines d'humains et d'animaux. Ce type d'industries "polluantes" commence alors à s'installer à Paris et dans ses faubourgs, mais rapidement une règlementation stricte va repousser cette industrie malodorante loin des habitations parisiennes. Mais malgré cette règlementation, le territoire de la Chapelle Saint-Denis, une petite paroisse devenue commune après la  Révolution, va vite se couvrir durant le XIXe siècle d'ateliers, de fabriques et d'usines, non sans désagrément pour le voisinage. 

     

    Nitrière
    Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris par M. Thiéry, 1787

     

    En 1790, le territoire est rattaché officiellement à la comme de la Chapelle Saint-Denis. Le XIXe siècle va transformer ce petit territoire rural en une zone de petites industries et d'habitations ouvrières. Cette urbanisation rapide va exploser avec l'arrivée du chemins de fer du Nord en 1846, plaçant la Goutte d'Or entre la Gare du Nord et la gare de marchandise de la Chapelle. Cette situation va non seulement favoriser le développement de petites fabriques mais rapidement d'industries plus lourdes, comme les établissements Cavé dans la rue du même nom, qui produisent des locomotives et des machines à vapeur, ou encore les forges Pauwels au 50 de la rue des Poissonniers.

     

    "L'industrie commerciale de La-Chapelle-Saint-Denis consiste en filature de coton, soie et cachemire, corderies, ébénisterie ; fabrique de claviers pour piano, de M. Pleyel ; mouvemens (sic) de pendules, fabrique de toiles cirées et goudronnées, de visière pour casquettes de chapellerie, épuration d'huile, commerce de vins, d'eau-de-vie en gros, distillerie, féculerie de pomme de terre, vinaigrerie, pharmacie, quincaillerie, maison de transit et de roulage, auberges, marchés aux vaches grasses et laitières tous les mardis, et aux porcs tous les jeudis, nourrisseurs de bestiaux fournissant du lait à la capitale."

    Extrait de "Itinéraire historique, géographique, topographique, statistique, pittoresque et biographique de la vallée de Montmorency, à partir de la porte Saint-Denis à Pontoise inclusivement" par Louis-Victor Flamand-Grétry, 1840 

     

    Les trains qui circulent dans la tranchée de chemin de fer et les cheminées d'atelier et d'usine commencent à assombrir le ciel et à empuantir l'air. Des rues nouvelles quadrillent le territoire, mais elles ne sont que peu entretenues et sont rarement viabilisés. Les eaux stagnantes et les accumulations d'immondices donnent un triste visage aux modestes constructions qui couvrent à présent une grande partie du quartier.

     

    Voies de chemin de fer du Nord
    Le train express de Lille crache ses fumées et ses vapeurs en sortant de la Gare du Nord, boulevard de la Chapelle, sous le pont Saint-Ange, 1910 

     

    La Goutte d'Or longe le mur des Fermiers généraux à l'extérieur de la capitale, entre les portes de Saint-Denis et Poissonnière. La vie de faubourg y bat son plein. Auberges, cabarets, bals et bien vite maisons de tolérance, animent le quartier avec leurs bruyantes agapes. L'habitat précaire accueille d'abord les migrants de province, de l'Est et du Nord notamment puis une migration européenne (Belgique, Luxembourg, Prusse…) et du Maghreb dès la fin du XIXe siècle. Le XXe siècle verra bien d'autres vagues migratoires arriver dans le quartier. À la fin du XIXe siècle, le Nord du quartier est largement investi par des Juifs fuyant les pogroms d'Europe de l'Est. Les commentateurs de l'époque déplorent qu'on n'y parle pas français et se plaignent que l'on y mange et commerce que Yiddish ; le "bruit et l'odeur", déjà.

     

    "On y trouve, en effet, plus d'usines et de cabarets que de maisons de campagne. Cependant, si elle réunit tous les inconvénients de l'industrie, ses bruits, ses mauvaises odeurs, ses fumées, ses malpropretés, elle en a aussi non-seulement les avantages, mais elle en offre un spectacle animé, intéressant."

    Extrait de "Les environs de Paris" par Adolphe Joanne, à propos de La Chapelle Saint-Denis, 1856

     

    Plan 1860
    Plan de la Goutte d'Or, juste après l'annexion de la Chapelle à Paris en 1860 

     

    La Goutte d'Or, trop rapidement urbanisée, concentre une population ouvrière et pauvre logée dans des immeubles modestes et mal entretenus, souvent construits à peu de frais par des investisseurs plus concernés par la rentabilité immédiate de leur investissement que par le bien-être de leurs locataires. Les marchands de sommeil ne datent pas d'aujourd'hui. Les rues sont à l'avenant, sales et mal entretenues. Mais la vie y est dense et animée et les rues raisonnent de l'activité industrieuse du quartier.

     

    "En effet, par suite de ses contestations aucune espèce réparations et d'entretiens de pavé n'a pu avoir lieu depuis 1830, pour maintenir les rues de ce quartier en état de viabilité, notamment celles des Couronnes (aujourd'hui rue Polonceau) et de Jessaint, où la sûreté et la salubrité publique se trouvent également compromises. La sûreté : puisque les voitures, quelles qu'elles soient, ne peuvent y pénétrer passé la clôture, sans risquer de s'y briser et par la suite la circulation se trouve arrêtée au moment où elle devient, comme moyen de police, une garantie de sécurité pour les habitans (sic) et les passans (sic) surtout, dans un quartier aussi excentrique; et la salubrité:  parce que tout écoulement d'eau est devenu impossible dans ces rues dont l'aspect ne présente que des amas d'immondices et d'eaux infectes."

    Extrait du Journal de la Banlieue, 20 mai 1857

     

    Zola 

    C'est ce décor que va choisir Zola pour y situer l'action de l'Assommoir. Romancier naturaliste, Émile Zola brosse un portrait à charge du quartier, ne pointant que les aspects négatifs. Il a besoin d'un décor sordide pour des destins sordides. C'est ainsi qu'il ignore la villa Poissonnière, trop coquette pour son histoire,  les guides de voyageurs d'alors en conseillent tous la visite, ou encore l'église Saint-Bernard de la Chapelle et son architecture néo-gothique qui fait pourtant alors la fierté du quartier. Aussi, si l'Assommoir dépeint la Goutte d'Or comme un secteur sinistre et sale, il faut relativiser ses descriptions un peu exagérées.

     

    "Elle (Gervaise)regardait à droite, du coté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait a gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en face d'elle, a la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassines; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troue de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant a voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement."

    Émile Zola, L'Assommoir

     

    Si Zola noirci le tableau à dessein, il faut reconnaitre que ce dernier n'est pas bien reluisant. Et l'annexion de la Chapelle Saint-Denis à Paris en 1860 ne change pas la donne.

     

     

    Un territoire paria 

    Les usines du Nord du quartier et du Nord parisien vicient l'air des étroites ruelles de la Goutte d'Or, pour longtemps encore. Il faut y ajouter la circulation incessante pour desservir ces entreprises, circulation hippomobile d'abord et automobile ensuite. Jusqu'au troisième quart du XXe siècle, la Goutte d'Or s'organisera essentiellement entre ateliers et fabriques au Nord et basse prostitution et criminalité au Sud. Les pouvoirs publics ne se soucient guère du sort des ses habitants. Notons une exception à la fin du XIXe siècle, avec le conseiller de Paris M. Breuillé, un correcteur d'imprimerie demeurant rue Stephenson, qui inlassablement va tenter d'améliorer les conditions de vie dans la Goutte d'Or, préconisant notamment le tracée de voies nouvelles "pour que l'air circule dans le quartier", l'installation d'urinoirs publics ou la réfection des chaussées et des caniveaux. Il défendit également un projet de couverture des voies de Chemin de fer du Nord, du pont Saint-Ange au pont Marcadet afin d'y établir un square gazonné, comme on le sait ce projet ne vit jamais le jour.

     

    Les ouvriers des deux mondes
    Extrait de la revue "Les ouvriers des deux mondes" à propos de la Goutte d'Or, 1901 

     

    Rue des poissonniers
    Embauche des ouvriers au petit matin, rue des Poissonniers vue de la rue Ordener, dans "Les minutes parisiennes. 9, 6 heures du matin : La Chapelle", par Désiré Louis, illustrations de Gaston Prunier, gravées sur bois par T.-J. Beltrand et Dété, 1904. 

     

    Longtemps encore, ce territoire enclavé entre l'hôpital Lariboisièree au Sud, la butte Montmartre à l'Ouest, les fortifications aux Nord et les voies de chemin de fer du Nord à l'Est, va continuer d'accueillir des populations défavorisées et des migrants, venant principalement d'Algérie notamment après la Seconde Guerre Mondiale, sans que les pouvoirs publics ne se soucient guère de leurs conditions de vie et d'hygiène. Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle que l'environnement fort dégradé de ce quartier populaire va peu à peu connaitre des jours meilleurs sur le plan de la salubrité.

     

    Cité Marcadet
    Un immeuble ouvrier en 1906, occupé au rez-de-chaussée et dans les dépendances par des écuries et le stockage de fourrage, 13 cité Marcadet (cité Sainte-Anne jusqu'en 1877, détruite en 1909 pour permettre le prolongement de la rue Léon entre La rue Marcadet et la rue d'Oran)

     

    Et si le quartier a longtemps subit les fumées des usines alentours, dans ses rues raisonnent aussi le bruit des machines de ces fabriques. En effet, une multitude de machines bruyantes sévissaient dans les ateliers. Presse, four, pilon, scie, fraiseuse, tour ou encore perceuse sont autant de machines-outils dont on use sans cesse dans les ateliers de la Goutte d'Or. Leurs bruits raisonnent dans les petites rues du quartier tout au long de la journée.

     

    Agaz
    Établissements Agaz (vue d'artiste) , 1 rue de Polonceau, fabrique de lampes à gaz, vers 1910

     

    Le déclin industriel

    Mais petit à petit, les ateliers vont migrer vers des espaces plus libres et moins contraints, vers le Nord parisien et la banlieue. Depuis la fin du XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe siècle, Le logement va remplacer peu à peu les ateliers, à l'exemple des entrepôts de la Compagnie Générale des Omnibus dont le démantèlement va permettre à une compagnie d'assurance de percer les rues de Panama et de Suez. Pour autant, la qualité de vie ne s'améliore pas beaucoup, notamment avec le passage continuel de locomotives à charbon des Chemins de fer du Nord.

     

    "…ce pauvre quartier, défavorisé au point de vue des possibilités d'extension et de l'extrême vétusté de la plupart de ses immeubles, de l'étroitesse de ses rues et de ses passages, est traversé dans toute sa longueur par les voies du chemin de fer de la ligne du Nord. Les trains circulent sans cesse de jour et de nuit dans un vacarme assourdissant. La fumée des locomotives entretient la moitié du quartier sous un brouillard permanent et chargé de suie qui interdit aux habitants garder leurs fenêtres ouvertes. Quant aux maisons qui bordent immédiatement la ligne, il suffit de voir la patine noire dont elles sont recouvertes pour se faire une idée de l'atmosphère dans laquelle vivent leurs locataires."

    Extrait de la revue L'Architecture du 1er novembre 1919

     

    "…petites boutiques de théâtre qu'on ne voit plus que dans ces parages, caboulots exigus où il y a à peine la place de trinquer quand trois buveurs y discutent debout, fruiteries profondes et moites sentant l'œuf dur et la betterave, cabanes des marchands de marrons, de « frites » et de journaux, basse échoppe du savetier avec une pie installée dans une bottine, puisard du chiffonnier au sol d'immondices, de terreau spongieux où sèchent, retournées et pendues à un clou, des peaux de lapin marbrées de bleu, couleur de savon de Marseille ; et des ruelles, des appentis branlants, des passages ravinés d'aigres courants d'air; toujours et uniformément de sinistres culs-de-sac résonnant creux comme un où seul un chat qui ne tient pas sur ses pattes, le cou pas plus gros qu'un cordon de sonnette, miaule de faim. Puis, c'est le poste de police et sa lanterne rouge, le lavoir souillant de la buée sur son drapeau de zinc qui ne flotte jamais."
     
    Extrait de "Le chemin du Salut ; Irène Olette", à propos de la rue Doudeauville, 1919
     
     

    Dubreuil
    Ouvrières posant dans la cour de la scierie mécanique F. Dubreuil, 70-72 rue Stephenson, vers 1910. Un témoignage de la petite industrie et de l'artisanat encore présents dans la Goutte d'Or au début du XXe siècle.

     

    Une des premières améliorations significatives de la qualité de l'air dans la quartier de la Goutte d'Or vient justement de l'abandon des locomotives à charbon, puis plus récemment de celles fonctionnant au diesel. La désindustrialisation du Nord parisien et de la Plaine Saint-Denis va parachever ce relatif assainissement que nous connaissons à présent. En effet, aujourd'hui le quartier de la Goutte d'Or est comme le reste de l'agglomération parisienne, soumis à une pollution de l'air qui dépasse trop souvent les seuils prescrits. La pollution due aux émissions des véhicules se concentre à présent autours des axes routiers qui encadrent le quartier, à savoir le boulevard de la chapelle, le boulevard Barbès, la rue Marx Dormoy, la rue Ordoner et la rue Doudeauville, mais aussi le périphérique plus au Nord. Les rues intérieures du quartier sont elles relativement peu concernées par le bruit et l'odeur de la circulation. Sauf par les bruits intempestifs de klaxon dans une circulation relativement clairsemée mais totalement chaotique, comme on ne la tolèrerait dans aucun autre quartier de Paris. 

    Puisque nous sommes revenu à notre époque, laissons son passé industriel et poursuivons donc notre promenade à travers la Goutte d'Or contemporaine.

     

    Dans les rues de la Goutte d'Or, le nez au vent

    Commençons notre déambulation olfactive et sonore par la station de métro Barbès-Rochechouart. Ici, c'est comme un peu partout dans Paris, c'est l'atmosphère étouffante de la circulation automobile qui prédomine. On est à un carrefour important, ça klaxonne, ça freine, ça démarre, en deux mots : ça circule. À intervalles réguliers, le grondement sourd du métro aérien s'impose parmi les autres bruits de mécaniques qui ne peuvent rivaliser.

     

    Carrefour Barbès
    Carrefour Barbès-Rochechouart, octobre 2014 

     

    Au début du boulevard Barbès, les caddies des vendeurs à la sauvette répandent une odeur de charbon de bois et, selon la saison, de maïs grillé, de popcorns ou de marrons chauds. Bien évidement, cela s'accompagne de la ritournelle rituelle "Chaud-maïs-chaud!" qui anime les coins de rue des quartiers populaires. Très bientôt ce seront des odeurs de brasserie que l'on sentira, quand s'ouvrira la brasserie qui va remplacer le magasin Vano disparu dans un incendie (photo ci-dessus). C'est ici que se commercent des cigarettes de contrebande que les vendeurs écoulent au cri de "Marlboro bled!".

     


    "Sounds of Boulevard Barbéscapture par Des Coulam pour son projet d'exploration sonore Soundlandscapes 

     

    Engageons-nous boulevard de la Chapelle, longeons le coté pair de la station de métro, oublions l'irrespirable coté impair faisant continuellement office d'urinoir. C'est jour de marché (mercredi ou samedi), à travers la foule compacte de clients, vous sentez les sympathiques odeurs d'un marché où dominent les primeurs. Ici, dès que la saison commence, on piétine, tout au long du marché, sur des peaux d'orange odorantes, reliefs des petits appâts à clients. Les vendeurs hèlent le chaland, rivalisant entre étals à qui charmera le mieux la clientèle par ses appels aux bonnes affaires. Avançons jusqu'à  ce vendeur qui a la voix qui porte plus que toutes, vous le reconnaissez facilement, ce roi des crieurs se distingue en portant une étrange couronne faite d'un sac plastique bleu qu'il porte en bandeau. Tournons après son stand, glissons-nous entre les étals et sortons du marché. 

     


    "Sounds of the Marché Barbès" Soundlandscapes

     

    Une fois franchie la foule serrée et animée de jeunes hommes, faisant là quelques menus commerces pas toujours recommandables, remontons la rue de la Charbonnière et celle de Chartres pour arriver rue de la Goutte d'Or. On a le loisir de passer devant plusieurs pâtisseries orientales et l'air s'emplit de miel et d'amande. À l'angle des rues de la Goutte d'Or et des Gardes, l'air se charge des ferments de houblon et d'orge que la brasserie de la Goutte d'Or laisse échapper.
     
     

    JuppéFaisant fi du bruit et de l'odeur et n'écoutant que son courage, Alain Juppé, alors député de Paris, boit, très naturellement, à la fontaine Wallace de la rue de la Goutte d'Or, lors d'un reportage télévisé en 1989 

     

    Profitons que la grille de la Villa Poissonnière soit ouverte du coté de la rue de la Goutte d'Or et pénétrons dans ce petit havre de verdure ou l'on peut entendre des chants d'oiseaux cachés dans la verdure dense des petits jardins qui bordent ce passage privé. Il y a quelques années encore, on pouvait entendre ici la voix d'Alain Bashung qui y demeura à la fin de sa vie. On arrive à la rue Polonceau et on peut sentir le délicat parfum du chèvrefeuille géant qui couvre le muret d'une ancienne maison de meunier, dernier vestige de la Butte des Couronnes. Descendons la rue Polonceau et faisons une incursion au numéro 35 où se cache le jardin collectif l'Univert qui nous offre des senteurs de campagne bien rares par ici.

     

    Villa Poissonnière l'Univert Jardin de friche, rue Cavé
    Villa Poissonnière (2014) - Jardin de l'Univert, 35 rue Polonceau (2013) - La Goutte Verte, rue Cavé (2013) 

     

    Descendons encore la rue pour arriver au carrefour formé par les rues Affre, de la Charbonnière, de la Goutte d'Or, de Jessaint, Pierre l'Ermite et Polonceau. Passons devant les discussions animées où se mêlent français, berbère et arabe, alors une odeur très présente de coriandre et de menthe mêlées se fait sentir, venant des boutiques des grossistes en aromates du coin. Ces fragrances d'herbes fraiches vous accompagnent jusqu'au début de la rue Stephenson que nous suivons. La rue Stephenson gronde un peu lors des passages des trains tout proches, et par vent de Sud, la voix si reconnaissable des annonces faites en gare raisonne dans la rue, prolongeant ainsi la Gare  du Nord jusqu'ici.

     


    Musique et danse improvisées à l'angle des rues Myrha et Affre, juin 2013

     

    Avançons et tournons dans la rue Myrha, une artère vivante aux étroits trottoirs animés. Devant le marchand de volailles vivantes, la Ferme Parisienne, et malgré l'hygiène rigoureuse de l'établissement, une odeur incongrue de basse-cour s'offre à nous, comme un lointain souvenir d'un temps ou le quartier n'était qu'une butte à vocation agricole et couronnée de moulins. Une fois passé devant l'agréable odeur de pain de la boulangerie Tembely, laissons à gauche le square Léon et ses cris d'oiseux et d'enfants, et tournons dans la rue Léon à droite et apprécions le fumet du couscous algérien du bar-restaurant Les Trois Frères (cité dans le New-York Time, excusez du peu). Tournons encore, rue de Suez et de Panama, pressons le pas pour éviter l'infâme urinoir en plastique qui trône au croisement de ce deux rues (Addendum : remplacé depuis par des "toilettes Decaux"), placé là pour tenter d'endiguer les épanchements des amateurs de bières devisant dans ces rues, et poursuivons jusqu'à la rue des Poissonniers. Une rue des Poissonniers toujours bien nommée quand les vendeuses à la sauvette proposent sur leur étal de carton des poissons séchés, spécialité africaine, qui imprègnent l'air. Prenons à présent la rue Dejean et la rue Poulet, nous faisons alors un détour par Château-Rouge. Ici, se mélangent des odeurs de poissons, de fruits, de viande -parfois bien peu ragoutante- et d'épices qui s'échappent des magasins vendant principalement des produits d'Afrique subsaharienne. La foule est dense et très animée, surtout le week-end.

     

    Cavé/Stephenson
    Des notes dans le jardin. Jardin la Goutte Verte, angle des rues Stephenson et Cavé, septembre 2013 (un immeuble à pris sa place depuis)

     

    Revenons dans la Goutte d'Or et redescendons dans la rue des Poissonniers jusqu'à la rue d'Oran, que nous empruntons. Une odeur de grenier et de vieux livres se fait sentir, c'est que nous sommes derrière la succursale de la maison de vente aux enchères Drouault, sise rue Doudeauville. Au bout de la rue d'Oran, traversons la rue Ernestine et empruntons ce nouveau passage qu'un immeuble enjambe, c'est la dernière rue née à la Goutte d'Or, la rue Maxime Lisbonne. Nous arrivons dans la rue Émile Déployé. Cette petite ruelle complètement rénovée est très calme, troublée de temps en temps par les cris d'enfants de l'école attenante. Arrivés vers la rue Ordener, une odeur de café torréfié échappée du torréfacteur Café Lomi vient nous chatouiller les narines. Face à nous s'étire le long mur de la bruyante rue Ordener où bon nombre de graffeurs viennent déployer leur talent et accessoirement répandre une odeur de peinture qui n'aurait pas dépareillé ici parmi les effluves industrielles et chimiques du XIXe siècle.

     

    Duployé
    Rue Émile Duployé (2013)

     

    Sortons un peu de la Goutte d'Or, bien qu'administrativement nous y soyons encore, pour achever notre promenade à deux pas de là, cité de la Chapelle, au Bois Dormoy. Profitons de ce bosquet à demi sauvage que des riverains font vivre, le bois Dormoy connaissant peut-être ses derniers jours. En effet, cette friche aménagée est menacée par un projet municipal qui condamne ce petit jardin coincé entre une rue Marx Dormoy à la circulation ininterrompue et les voies de Chemins de fer du Nord, et ce malgré la mobilisation des habitants du quartier qui voudraient garder cette bulle verte d'où exhale un parfum de sous-bois rafraichissant (une pétition de soutien est ouverte là : "Sauvez le Bois Dormoy !" et également une souscription Ulul pour soutenir sa défense). (Addendum: depuis la publication de cet article, le Bois Dormoy a été sauvé!)

     

    Bois DormoyLe Bois Dormoy (2014)

     

    Cette petite visite pour le nez et les oreilles est un peu rapide et forcément non-exhaustive. Nous aurions pu évoquer les odeurs d'agneau grillé rencontrées ici ou là, les notes de l'orgue de Cavaillé-Coll qui emplissent l'église Saint-Bernard, les parfums de chlorophylle d'une bouffée de cannabis croisée fortuitement, l'animation des cafés les soirs de match, le silence qui s'empare du quartier une fois la nuit venue et rarement interrompu que par les pas d'un promeneur tardif, ou encore les parfums de cuisines de tous les coins du monde qui emplissent délicieusement les cages d'escalier. Nous aurions pu évoquer tellement d'autres choses encore. Mais cette petite ballade est suffisante pour finalement se rendre compte que si on aime la Goutte d'Or, n'en déplaise aux esprits chagrins, c'est aussi pour le bruit et l'odeur.

     

     

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    2 commentaires
  • Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or

    Tout au long de son histoire, le quartier de la Goutte d'Or a souvent eu mauvaise presse: il est décrit  par Zola dans l'Assommoir comme le sombre théâtre de destins sordides, il est évité par les "bons" Parisiens effarés par la présence des Apaches et de la basse prostitution, il est ensuite considéré comme une "médina" inquiétante et impénétrable, et pour finir il est dépeint comme un quartier trop "cosmopolite" par les amateurs "d'apéritifs saucisson-pinard" émétiques.

    Et la triste et bien injuste réputation de la Goutte d'Or n'a pas été améliorée avec Jeanne Weber, une de ses célèbres habitantes. En effet, la Goutte d'or a vu son nom durablement associé aux crimes de Jeanne Weber, surnommée par la presse d'alors "l'Ogresse de la Goutte d'Or". On peut effectivement rêver meilleure ambassadrice que Jeanne Weber, qui ne fût rien de moins qu'une des plus célèbres tueuses en série d'enfants.

    Nous retraçons ici le parcours de Jeanne Weber à travers ses crimes et l'incroyable et retentissant fiasco médiatique, judiciaire et médico-légal qui entoura l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or.

     

    Marcel Jean, Juliette, Lucie et Marcelle

    Jeanne Marie Moulinet nait le 7 octobre 1874 à Kérity (commune aujourd'hui intégrée à celle de Paimpol), un petit village de pêcheurs dans les Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor). Son père est un pêcheur d'Islande et sa mère est ménagère. Elle a deux frères et deux soeurs plus jeunes dont elle s'occupe avec attention. Sa famille est pauvre et elle ne goûte guère au bancs de l'école. Ses parents décident de l'envoyer à Paris pour soulager la famille d'une bouche à nourrir. À l'âge de quatorze ans, elle quitte sa Bretagne natale avec vingt-cinq francs en poche, les économies familiales de tout un hiver que ses parents lui confient pour partir à Paris.

    Acte naissance Jeanne Moulinet
    Acte de naissance de Jeanne Moulinet (cliquer sur les images pour agrandir)

    Arrivée à Paris, elle exerce différents petits métiers, et notamment celui de bonne d'enfants chez un architecte avenue de Clichy, où elle s'occupe des cinq enfants de la famille. C'est dans le quartier de la Chapelle que Jeanne rencontre son futur mari, Jean Weber. Ce dernier est un enfant de la Chapelle, il est né au 4 rue Martin (aujourd'hui rue Caillié), il a trois frères, Charles, Pierre et Léon. Jeanne Moulinet et Jean Weber vivent au 38 rue Pajol dans le quartier de la Chapelle quand ils se marient, tous deux mineurs âgés de vingt ans, le 2 juin 1894 à la mairie du 18e arrondissement de Paris. Jean est alors cocher et Jeanne est domestique. Les parents de Jeanne, devenus cultivateurs à Plounez dans les Côtes du Nord, ne font pas le long voyage jusqu'à Paris pour le mariage de leur  fille. La famille Weber est présente pour les noces de Jean et Jeanne Weber. Une partie de la Famille Weber est domiciliées dans le quartier de la Chapelle, les parents de Jean habitent 8 impasse Langlois (voie aujourd'hui disparue qui débouchait au 25 rue de l'Évangile), son frère Léon habite la même impasse et son frère Pierre habite au 7 rue du Pré Maudit (aujourd'hui rue du Pré). 

    8 impasse Langlois
    8 impasse Langlois

     

    signature de Jeanne Moulinet (Weber)
    Signature de Jeanne Moulinet/Weber sur son acte de mariage

     

    Jeanne Weber est une petite femme aux manières un peu rustres, pratiquement illettrée comme en témoigne sa signature sur son acte de mariage. Elle trouve dans cette union, non seulement un mari, mais également une belle-famille avec laquelle elle semble bien s'entendre. Jeanne est enceinte lors de son mariage, celui-ci est sans doute contracté pour "régulariser la situation". Après quatre mois de mariage, les époux Weber ont un premier enfant, Marcel Jean, le 4 novembre 1894. Mais ce dernier décède le 20 janvier 1895 à l'âge de trois mois. La cause de son décès est inconnue. Jean Weber est réputée dans son entourage pour son alcoolisme, aussi on ne s'étonne pas de la faiblesse de cet enfant que l'addiction de son père a rendu vulnérable par hérédité, comme le veulent les théories médicales de l'époque.

    Jean et Jeanne Weber déménagent ensuite, quittant le 38 rue Pajol pour le 49 rue de la Chapelle (aujourd'hui rue Marx Dormoy). Un deuxième fils, Marcel Charles, voit le jour le 9 janvier 1898. Les époux Weber changent à nouveau de domicile et s'installent au 3 rue Jean Robert. Jeanne met au monde une fille, Juliette, le 3 janvier 1900. Après trois jours de maladie la petite Juliette meurt le 22 janvier 1901 d'une pneumonie aiguë. Une fois de plus, on se dit que décidément les alcooliques ne font que des enfants faiblards à la santé précaire.

     

    Rue Jean Robert
    La rue Jean Robert

     

    Le couple s'installe ensuite de l'autre coté des voies du Chemin de fer du Nord, au 8 bis passage de la Goutte d'Or (tronçon de l'ancien passage Doudeauville, aujourd'hui rue Francis Carco). Jean travaille depuis quelques années comme camionneur pour la société de Louis Dotzeler, sise au 19 rue de la Chapelle (aujourd'hui rue Marx Dormoy), alors que Jeanne s'occupe de menus travaux et de garde d'enfants. Depuis la mort prématurée de deux de ses trois enfants, Jeanne est taciturne et tâte un peu de la bouteille. Elle prend soin de son fils Marcel et garde volontiers les enfants de la famille Weber et du voisinage. 

    Le 25 décembre 1902, Jeanne s'occupe de la petite Lucie, fille d'Alphonse Alexandre, un veuf demeurant au 11 rue Jean Robert. Quand le père rentre, Lucie est au plus mal. À 16 heures, en ce jour de Noël, La fillette décède. On diagnostique une pneumonie aiguë.

    Quelques mois plus tard, en 1903, Jeanne Weber se retrouve chez la famille Poyata, laitiers au 8 rue des Amiraux dans le quartier de Clignancourt. Elle s'arrange pour rester seule avec la petite Marcelle Poyata, âgée de trois ans.  On retrouve Jeanne serrant l'enfant sans vie,  sans doute morte… d'une pneumonie aiguë. Quelques jours plus tard Jeanne revient chez les Poyata, elle cherche à entrainer avec elle Jacques, le frère de la défunte Marcelle âgé de quatre ans, mais ce dernier, bien inspiré, prend peur et s'enfuie. La vie reprend son cours, Jeanne s'occupe de son foyer, "très bien tenu" au dire de tous.

     


    Les adresses parisiennes de l'Ogresse de la Goutte d'Or

     

    Georgette, Suzanne, Germaine et Marcel Charles 

    Au mois de mars 1905, Jeanne est à nouveau enceinte. Mais la mort semble soudainement rôder autour de Jeanne. Le 2 mars, alors qu'elle en a la garde, Georgette, la fille de Pierre et Blanche Weber âgée de dix-huit mois, meurt dans les bras de Jeanne Weber. Le diagnostic médical parle de convulsions. Le 11 mars, c'est une autre fille de Pierre et Blanche, Suzanne, âgée de deux ans et dix mois, qui perd également la vie dans les bras de Jeanne Weber. Le 26 mars, c'est la petite Germaine, sept mois, fille de Léon et Marie Weber, qui succombe, toujours en présence de Jeanne Weber. Le 29 mars, c'est à présent le petit Marcel, son fils, qui meurt à l'âge de sept ans. En l'espace d'un mois, quatre enfants Weber, dont le sien, meurent en la seule présence de Jeanne Weber. Cette série de morts suspectes commence à semer des doutes dans l'entourage de Jeanne. On se souvient qu'à chaque fois les personnes présentes sont envoyées par Jeanne Weber hors de la maison sous un prétexte quelconque. On se rappelle avoir retrouvé Jeanne Weber tenant fortement les petits cadavres. On se remémore l'état d'excitation étrange de Jeanne Weber. On débat pour savoir si on a réellement vu des traces d'ecchymose vers le cou des petites victimes. On se souvient, mais dans son entourage proche, on en reste là, on plaint plutôt cette pauvre Jeanne sur qui le sort s'acharne avec beaucoup de cruauté, mais on éloigne tout de même les enfants de peur qu'elle ne porte malheur. La rumeur, elle, ne s'éteint pas.

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Jeanne Weber en 1905 

     

    Jeanne semble accablée de tristesse et son état mental commence à poser question. Ses belles soeurs viennent souvent lui tenir compagnie. Le vendredi 7 avril 1905, Jeanne se retrouve chez son beau-frère Pierre, rue du Pré Maudit (aujourd'hui rue du pré), seule avec le petit Maurice Weber âgé de onze mois, fils de Charles. Elle a envoyé ses deux belles-soeurs la femme de Pierre et la mère de Maurice lui faire une commission dans le quartier. Vingt minutes plus tard, à leur retour elles retrouvent Jeanne Weber serrant l'enfant contre elle. Il est en train d'étouffer et sa mère a bien du mal à l'arracher des bras de Jeanne. Maurice est immédiatement conduit par sa mère à l'hôpital Bretonneau. Après une nuit de soins intensifs, le petit Maurice est sauf. L'étudiant en médecine qui l'ausculte conclut à une tentative de strangulation. Tous les soupçons se confirment, et les belles soeurs de Jeanne sont à présent convaincues de sa culpabilité.

     

    famille Charles Weber
    Charles Weber et sa famille, le petit Maurice est à gauche sur la photo

     

    Le samedi 8 avril 1905, Charles Weber et sa femme vont porter plainte au commissariat de police de la Goutte d'Or auprès du commissaire Monentheuil. Ils accusent Jeanne Weber de tentative d'assassinat sur leur fils Maurice, et relatent les circonstance du drame. Le commissaire reçoit ensuite les époux Pierre Weber qui portent plainte pour la mort de Suzanne et Georgette, leurs deux filles récemment disparues, ils signalent également la mort suspecte de Juliette et Marcel, les enfants de Jean et Jeanne Weber. Juste après, c'est au tour de Léon Weber et de sa femme de porter plainte pour la mort de la petite Germaine. On apprend également que la petite Julie Alexandre aurait pu être une victime de l'Ogresse. Cette fois, il semble que Jeanne Weber va devoir faire face à ses crimes. Jeanne est convoquée au commissariat de la Goutte d'Or, elle nie farouchement tout en tenant des propos décousus, elle se dit victime d'une cabale par "des calomniateurs et d'infâmes gredins". Elle est placée au dépôt et le lendemain elle est interrogée par le juge d'instruction Leydet. Dans les jours qui suivent, elle fait une fausse couche après trois mois et demi de grossesse. 

    On confie au docteur Thoinot, professeur de médecine légale et auteur d'ouvrages de référence, la tâche d'examiner le petit Maurice pour voir s'il y a confirmation du constat fait à Bretonneau et s'il y a lieu de faire procéder à l'exhumation des dépouilles des enfants Weber pour autopsie. La machine judiciaire est lancée. Jeanne Weber est incarcérée à la Prison pour femmes Saint-Lazare. On la soumet à l'expertise psychiatrique qui la déclare ni folle ni hystérique. Le docteur Thoinot et ses collègues procèdent à l'autopsie des quatre enfants Weber le 13 avril 1905. En plus des examens habituels, on procède à une analyse toxicologique. Selon le docteur Thoinot, les résultats ne permettent pas de corroborer l'hypothèse d'une mort par étouffement, et ce pour aucun des enfants.

     

    Thoinot 
    Caricature du professeur Thoinot 

     

    Mais la nouvelle se répand vite dans le quartier et bien au-delà: les enfants Weber, Juliette, Georgette, Suzanne, Germaine et Marcel seraient bien tous morts étouffés par les mains de la "mégère" Jeanne Weber, "l'étrangleuse d'enfants". La presse commence à parler d'une affaire inimaginable impliquant une certaine Jeanne Weber dans le quartier populeux de la Goutte d'Or. Les crimes sont effroyables, mais plus encore c'est le fait q'une femme, mère de surcroit, en fût l'auteure qui choque le plus l'opinion publique. On se dit qu'elle doit être atteinte de folie pour commettre des crimes pareils. La presse s'intéresse de près au "Mystère de la Chapelle". Dans les journaux comme dans la rue, on surnomme Jeanne Weber d'abord "l'Ogresse du Pré-Maudit" (l'adresse de Pierre Weber, là où Jeanne se faire surprendre en train d'étouffer le petit Maurice), mais très vite on l'appelle "l'Ogresse de la Goutte d'Or" en référence à son adresse (passage de la Goutte d'Or).

     

    Jeanne Weber en procès
    Jeanne Weber sur le banc des accusés le 29 janvier 1906

     

    Le 29 janvier 1906 s'ouvre le procès de l'Ogresse de la Goutte d'Or à la Cours d'assises de la Seine, présidé par le juge Bertulus. Jeanne Weber est accusée des meurtres de ses trois nièces, de sa fille et de son fils. Elle nie les accusations portées contre elle. Les témoins sont entendus, on reconstitue les emplois du temps de Jeanne Weber précédant la mort des enfants. Tout accuse l'Ogresse de la Goutte d'Or. Mais le rapport du médecin légiste Thoinot change la donne. On ne sait pas de quoi son morts les enfants Weber, mais la science est formelle: Jeanne Weber n'a pas étouffé ni étranglé ces enfants. On soumet tout de même le dossier à deux nouveaux experts, MM. Brouardel et Vibert, qui renoncent à se prononcer faute d'éléments probants. L'accusée est acquittée, Jeanne Weber ressort libre.

    Mais elle est désormais bien seule, son mari est le plus souvent pris par la boisson et ne rentre qu'épisodiquement à la maison. Jeanne se met également à boire de plus en plus. Les Weber, salis par l'affaire, quittent tous la Goutte d'Or et la Chapelle pour s'installer dans d'autres quartiers parisiens. Tout comme la famille Weber, les habitants de la Goutte d'Or et de la Chapelle, lui vouent une haine farouche. Sur son passage, on l'insulte, on l'invective, on lui crache dessus. Cependant, dans la presse on débat de la culpabilité de Jeanne Weber. Pour beaucoup, il n'y a aucun doute possible, elle est coupable et mériterait de goûter à la lame de la guillotine. Mais il se trouve des défenseurs qui, confiant dans la vérité scientifique du docteur Thoinot et de ses confrères, ne voit dans cette affaire que le calvaire d'une mère privée de ses enfants et injustement salie sur la place publique, la mort de ses nièces n'étant qu'une funeste coïncidence. Le quotidien conservateur Le Matin va devenir un des plus grands défenseurs de Jeanne Weber. Ce quotidien va être un soutien de poids, défendant jusqu'au bout cette "malheureuse Jeanne Weber" et allant même jusqu'à organiser plusieurs fois des collectes d'argent pour lui venir en aide. Mais il n'est pas le seul, le Petit Journal, notamment, lui dispute les faveurs de Jeanne Weber. En effet, cette dernière ne rechigne pas à répondre aux interviews et à poser devant les objectifs.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or 
    Jeanne Weber posant pour Le Matin, édition du 29 avril 1907 

     

    Auguste

    L'affaire de l'Ogresse a fait grand bruit, bien au-delà de la Goutte d'or. Les journaux de France mais aussi du monde entier ont relaté l'histoire de Jeanne Weber. Ainsi en lisant son histoire dans la presse, Sylvain Bavouzet, cultivateur à Chambon dans l'Indre, est pris de compassion pour cette femme que la vie n'a pas épargnée. Il croit fermement à son innocence. Il écrit à Jeanne et la supplie de venir s'installer chez lui pour… élever ses enfants! Jeanne voit là un échappatoire qui tombe à point nommé. Mais son mari Jean ne veut pas tenter l'aventure d'un nouveau départ en province, trop attaché à son travail. On oublie la proposition.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Sylvain Bavouzet

     

    Le 10 novembre 1906, on repêche dans la Seine, quai Malaquais, une femme qui prétend avoir été dévalisée et jetée au fleuve par un Apache (surnom des voyous de l'époque). Conduite à l'hôpital de la Charité, elle dit s'appeler Jeanne Moulinet et demeurer au 19 rue de la Chapelle (en réalité le lieu de travail de Jean Weber). Un suicide inavoué? Aucun journal qui relate l'affaire, ne fait le rapprochement entre Jeanne Moulinet et Jeanne Weber, pas même Le Matin qui profite plutôt de cette nouvelle pour fustiger une justice trop laxiste. 

    Le 30 décembre 1906, alors qu'elle vit au ban de la société, installée à présent dans un hôtel garni du boulevard de la Chapelle, Jeanne va se suicider en se jetant du haut du pont de Bercy. Sa tentative est vaine, en sautant, jupe et jupons se sont gonflés d'air et font office de bouée qui la maintiennent en surface. Hébétée mais saine et sauve, elle est repêchée dans l'eau glacée de la Seine, et est reconduite à son domicile.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Le Radical, 1er janvier 1907

     

    Après cet épisode, Jeanne accepte finalement la proposition de Bavouzet et part seule pour Chambon le 13 mars 1907. Sylvain Bavouzet et Jeanne Weber conviennent qu'elle sera présentée comme une cousine de feu Mme Bavouzet et qu'elle portera le nom de Jeanne Glaize. Jeanne devient vite la maîtresse de maison et s'occupe avec beaucoup d'attention des enfants Bavouzet, Germaine âgée de seize ans, Louise âgée de onze ans et Auguste, un garçon de neuf ans qu'on dit plein de vie.

    Le 17 avril 1907, Auguste Bavouzet se sent un peu faible en rentrant de l'école. Jeanne Weber le met au lit et le veille. En rentrant le soir, Sylvain Bavouzet et ses filles trouvent Jeanne penchée sur le petit Auguste, suffocant. Son père et Jeanne le veille toute la nuit. Le lendemain matin, alors que Sylvain est parti chercher du lait frais dans une ferme voisine pour son fils et que les deux soeurs Bavouzet sont envoyées faire une course à l'extérieur de la maison, Jeanne Weber se retrouve seule avec l'enfant. Au retour de Sylvain Bavouzet, le petit Auguste est mort. On néglige les traces rouges sur le cou de l'enfant, et on enterre Auguste sans explication pour sa mort.

     

    Jeanne Weber veillant sur Auguste Bavouzet
    Jeanne Weber "veillant" sur Auguste Bavouzet

     

    Mais le doute est forcément présent à l'esprit de Sylvain Bavouzet qui connait le passé de Jeanne Glaize-Weber. Il se confie à ses filles mais leur demande de garder le silence. Deux jours après l'enterrement de son frère, Germaine Bavouzet rompt la promesse faite à son père et se rend à la gendarmerie pour dénoncer Jeanne Weber et fait part de sa peur d'être, elle ou sa jeune soeur, à son tour la victime de l'Ogresse.

    Les gendarmes mènent discrètement l'enquête, l'accusée n'a-t-elle pas été blanchie par la justice ? Il  pourrait s'agir, encore, que d'une pure coïncidence. Mais l'affaire se sait, on télégraphie aux journaux parisiens. Le Matin envoie un journaliste sur place pour interviewer Jeanne qui clame son innocence. On procède à l'autopsie du petit Auguste. Les docteurs Audiat et Bruneau de Châteauroux sont chargés de cette tâche. Il est constaté des ecchymoses et des marques de strangulation autours du cou de l'enfant. La rumeur enfle, l'Ogresse de la Goutte d'Or aurait frappé à nouveau. Le parquet de Châteauroux se charge de l'affaire. Mais voilà qu'une autre plainte vient de Paris. On apprend que la famille Poyata, aurait été aussi victime de l'Ogresse de la Goutte d'Or en 1903, dans des circonstances similaires aux autres affaires. Une autre affaire   remonte en surface, Paul Alexandre, l'Oncle de la petite Lucie, dépose plainte à Paris contre Jeanne Weber, alors qu'on avait ignoré la plainte précédente. Voilà qui complique sérieusement les choses pour Jeanne.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or 
    "La vacherie Poyates (Poyata) ; Les mains de la Weber" Le Matin du 1er mai 1907

     

    Jeanne Weber est arrêtée et incarcérée. Cette fois, il semble que Jeanne Weber ne pourra pas échapper aux fourches caudines de la justice. D'autant, que le juge Belleau en charge de l'instruction est fermement convaincu de la culpabilité de Jeanne. Mais c'est sans compter le professeur Thoinot, ce médecin légiste qui a permis l'acquittement de Jeanne. Car le rapport d'autopsie des légistes de Châteauroux sonne comme le terrible révélateur de l'erreur du médecin parisien. Alors le docteur Thoinot  remet en question les conclusions et les compétences des docteurs Audiat et Bruneau. Il diffame publiquement ses confères de province. Il obtient la possibilité de refaire l'autopsie du petit Bavouzet. Il conclue à une mort due à une fièvre typhoïde. L'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or change alors de nature et vire au procès national de la justice et surtout de l'expertise médico-légale. Le monde de la médecine légale et de la criminologie se déchire. On s'invective par revues interposées, on en appelle au conseil de l'ordre, on débat à l'Académie de médecine, les grands pontes comme Lacassagne s'en mêlent, on publie des articles scientifiques, on fait même des expériences sur des lapins! Finalement, les professeurs Brissaud, Lande et Mairet mènent une troisième autopsie pour clore la querelle des experts.

     

    Le petit Journal

    "L'"Ogresse" Jeanne Weber. Crime ou fatalité?" Le Petit Journal Supplément Illustré du 12 mai 1907

     

    Une fois encore, c'est la science qui parle: Jeanne weber est innocente et accessoirement l'honneur de Thoinot est sauf, pour l'instant. Un non-lieu est requis par la défense de Jeanne Weber. Le 4 janvier 1908 le non-lieu est ordonné et Jeanne Weber est libérée. Jeanne est innocentée une deuxième fois par la justice, une deuxième fois grâce au secours de la médecine légale. Mais la colère gronde dans le peuple. On dénonce la complicité de la justice et de la médecine avec l'Ogresse de la Goutte d'Or. On peste dans les campagnes: c'est Paris et ses grands professeurs qui veut écraser la province et ses modestes légistes! Mais là encore, on prend la défense de Jeanne Weber dans la presse, Le Matin en tête. 

     

    Crocs et Griffes
    Tribune sur le comportement des journaliste dans l'affaire Jeanne Weber, parue dans Les Temps nouveaux du 11 janvier 1908

     

    Marcel

    Grâce à l'intervention de son avocat depuis toujours, Maitre Henri-Robert, et du journal Le Matin, soutien indéfectible de Jeanne Weber, M. Bonjean, juge au Tribunal de la Seine et président de plusieurs oeuvres de bienfaisance, accepte de prendre en charge Jeanne Weber. Mais elle se retrouve finalement démunie et sans aide. Elle se résout à se livrer dans un commissariat et à y affirmer avoir tué le petit Bavouzet et ses neveux et nièces. Mais on ne la croit pas, on met ça sur le compte de la folie. Elle fait un séjour à la prison Saint-Lazare pour vagabondage, le temps de trouver un établissement psychiatrique propre à recevoir une Jeanne Weber à l'équilibre mental jugé précaire. M. Bonjean, convaincu de son innocence, la fait embaucher dans une colonie de l'oeuvre qu'il préside, la Société générale de protection de l'enfance. Mais Jeanne n'y reste que peu de temps à cause de son alcoolisme. Elle retourne à Paris, sous un faux nom pour échapper à la vindicte populaire.

    Pourtant, le 5 mars 1908, elle commet l'imprudence de révéler sa véritable identité à Alfortville. Une foule se forme, on réclame la mort de l'Ogresse. Jeanne échappe de peu au lynchage grâce à l'intervention des forces de l'ordre. Elle tente de nouveau de se suicider, mais des agents de ville déjouent ses projets. Elle se livre à nouveau à la police et réitère ses aveux. Elle est remise au juge Leydet qui avait instruit la première affaire Weber. Devant lui, Jeanne se rétracte. On pense que ses aveux ont été le produit d'un jugement altéré de Jeanne, poussée à la folie par une société hostile. Elle est remise en liberté. Elle se livre alors à la prostitution.

    Le 8 mai 1908, à Commercy dans la Meuse, une certaine Jeanne Moulinet avec un dénommé Boucheri, un ouvrier qui travaille à Sorcy qu'elle a rencontré peu de temps avant, se présentent chez les époux Poirot-Jacquemot, logeurs rue de la Paroisse. Il prennent une chambre dans l'établissement. Jeanne demande aux Poirot la permission de prendre leur fils Marcel avec elle pour dormir pendant l'absence de Boucheri parti travailler. Elle prétend que cela rassurerait son ami très jaloux et calmerait ses propres peurs. On lui confie donc le petit Marcel âgé de six ans. Un soir, une locataire entend des bruits étranges venant de la chambre de Jeanne Moulineau, elle en avertit les propriétaires. On frappe à la porte de la chambre, en l'absence de réponse on ouvre avec un double de la clé. Une scène d'horreur s'offre aux parents du petit Marcel. Le corps de ce dernier gît à coté de Jeanne, des mouchoirs mouillés à proximité de l'enfant. Marcel porte des traces de strangulation et un filet de sang coule de la bouche.

     

    Jeanne Weber, départ pour la prison de St Mihiel
    Carte postale: Jeanne Weber avant son départ pour la prison de St Mihiel

     

    On prévient la police. Jeanne est arrêtée et interrogée par le commissaire de Commercy mais elle reste muette. On procède à l'autopsie de la dépouille du petit Poirot. On découvre que Jeanne à arraché la langue de sa victime avec les dents et l'a ensuite étranglé à l'aide de mouchoirs mouillés. Connaissant l'identité de la suspecte, l'autopsie est menée par le docteur Thiéry et contradictoirement par deux autres médecins afin de "verrouiller" l'enquête.

    Autopsie de Marcel
    Autopsie du petit Marcel Poirot par le docteur Thiéry, dans l'Almanach Illustré du Petit Parisien de 1909.

     

    Cette fois, les résultats de l'autopsie sont formels: Jeanne Weber a tué Marcel Poirot. On envoie Jeanne Weber à la prison de Saint Mihiel dans la Meuse dans l'attente de son procès.

     

    À mort l'ogresse
    "À mort l'Ogresse!… Jeanne Weber, partant pour la prison de St Mihiel, est poursuivie par les cris de vengeance de la foule"

     

    Ensuite, il s'agit  de déterminer si Jeanne est folle ou saine d'esprit. Le célèbre criminologue italien Lumbroso, à qui on montre une photo de Jeanne Weber, affirme que c'est un sujet anormal, "son crâne microcéphale, son front aplati et sa physionomie virile" (sic) font d'elle une "hystérique épileptoïde et crétinoïde" (sic) certainement "issue d'une famille de crétins" (sic). Après l'expertise psychiatrique, Jeanne est finalement déclarée aliénée mentale le 25 août 1908. La "science" tente de se rattraper, mais il est bien tard. De même, Le Matin lâche enfin sa protégée, un peu tard aussi. Le concours aveugle du journal lui valu d'être très fortement critiqué. Il fût l'un des quatre grands quotidiens français pendant le premier quart du XXe siècle, mais dès 1920 il commence à péricliter. Collaborationniste pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Matin sera interdit de publication à la Libération.

     

    Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    Le Journal pointe le revirement du Matin, journal de soutien de Jeanne Weber, édition du 14 mai 1908

     

    Jeanne Weber est internée à Maréville mais elle clame toujours et encore son innocence. L'opinion publique gronde, on est frustré qu'il n'y ait pas eut de procès de l'Ogresse et on dénonce avec force les erreurs fatales d'experts à qui on faisait trop confiance. Le 20 mars 1909, Jeanne Weber est transférée à l'asile de Fains-Véel dans la Meuse. 

     

    Jeanne Weber à Maréville Jeanne Weber, l'Ogresse de la Goutte d'Or
    "Je ne suis ni folle ni criminelle" affirme Jeanne Weber depuis l'asile de Maréville

     

    Le 22 avril 1909 le quartier de la Chapelle est en émoi, on y aurait croisé l'Ogresse échappée de son asile de folles. Un envoyé du Petit Journal se met en quête de Jeanne Weber à travers les rues du quartier. Il trouve une femme dont la ressemblance avec Jeanne Weber est troublante. Elle dit avoir habité le quartier et y cherche d'anciennes connaissances. Une foule commence à se former autours de l'inconnue. On reconnait la Weber, l'Ogresse est de retour! La femme proteste. On envoie chercher celui connait Jeanne Weber mieux que personne, son mari Jean qui travaille toujours au 19 rue de la Chapelle. Il arrive alors que la foule devenue dense menace de lyncher l'Ogresse. Mais Jean Weber est formel, même si cette femme lui ressemble, ce n'est pas sa femme. La foule enfin s'écarte et laisse repartir l'infortunée. On télégraphie à l'asile de Fains qui confirme que Jeanne Weber est bien présente dans l'établissement. On ne sait pas si la malheureuse a finalement retrouvé ses anciennes connaissances.

    En 1909 toujours, Jean Weber demande le divorce, car les époux Weber sont toujours mariés. Il n'obtiendra gain de cause que le 5 février 1912. Après son divorce, il se remarie avec Blanche Langlet le 2 juillet 1912. Il s'éteindra à l'âge de soixante-seize ans, le 6 avril 1950 au Kremlin-Bicêtre.

     

    Asile de Fains

     

    Toujours en 1909, début août, à Bar-le-Duc le bruit court que l'Ogresse se serait échappée de l'asile de Fains tout proche et qu'elle rôde dans les campagnes alentours. Le 8 août, le correspondant local du Petit Journal se rend à l'asile pour en avoir le coeur net. Il constate que Jeanne Weber y est toujours hospitalisée et est même alitée. Cette fois encore l'évasion de l'Ogresse n'était que fantasme et rumeur.

    En janvier 1910, Jeanne Weber s'évade de l'asile de Fains-Véel, mais cette fois l'information est réelle. Son évasion ne dure que quelques semaines. Elle est arrêtée le 10 février 1910 au Châtelier dans la Meuse, alors qu'elle essayait de se faire embaucher dans une ferme du village. Ce fût là le dernier épisode de la vie  édifiante de Jeanne Weber.

    Le 23 août 1918, Jeanne Weber meurt  d'une "crise de folie" à l'asile d'aliénés de Fains-Véel. Au cours de sa carrière de tueuse en série L'Ogresse de la Goutte d'Or aura tué au moins dix enfants. Sa funeste épopée restera dans la postérité autant par l'horreur de ses crimes que par le fiasco judiciaire qu'elle représente. Mais l'affaire de l'Ogresse de la Goutte d'Or a surtout été un énorme camouflet pour une médecine scientiste se sentant toute puissante. 

    Et pendant longtemps après la disparition de Jeanne Weber, la Goutte d'Or restera dans l'imaginaire collectif la quartier de l'Ogresse.

     

    Les Faits-divers illustrés
    "La vie (très approximative) de Jeanne Weber" dans Les Faits-divers illustrés du 15 mai 1908

     

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